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28 Janvier 2026
Le chant en congrégation, appelé kirtana et pratiqué assidûment à l'intérieur des temples dans une atmosphère propice à la contemplation et à l'abri des incroyants, est devenu petit à petit un phénomène de rue nommé sankirtana. Des dizaines de personnes participent chaque jour à ces rassemblements et déambulent de rue en rue en chantant des hymnes à la gloire de Dieu. Le nouveau mouvement a pris de l'ampleur et l'on peut entendre à toute heure du jour et de la nuit le son des cymbales et des tambours. Sur un pas de danse, les bras levés comme pour recevoir les grâces du ciel, les adeptes chantent « Hari, Hari ! », les yeux embués de larmes. Ailleurs, une antienne monotone emplit le silence nocturne : un dévot solitaire la psalmodie des heures durant devant une image éclairée par une bougie.
Cette félicité contagieuse gagne de plus en plus la population. Les conformistes, les musulmans, les idolâtres, les athées, enfin tous ceux qui ne comprennent pas la signification de ces exhibitions bruyantes et ne partagent pas cet entrain, vont se plaindre au gouverneur de la ville, le Kazi. Submergé par un déferlement de plaintes et voulant protéger les intérêts de sa communauté, étant lui-même musulman, le Kazi décide de passer à l'action.
Un soir, voulant se rendre compte des manifestations qui dérangent ses sujets, il entre dans une demeure où se déroule l'une d'elles. Quand il voit l'enthousiasme des membres qui participent à la célébration, il s'approche de celui qui tient le mridanga (un tambour en terre cuite), le lui arrache des mains et le brise avec fracas en le jetant à terre. Un lourd silence s'ensuit, bientôt déchiré par les paroles de mécontentement du gouverneur : « Qu'est-ce qui nous vaut tant de zèle alors que, pendant des années, vous aviez renoncé à vos pratiques religieuses ? »
Rappelons que le régime musulman contrôlait alors l'Inde et que les traditions hindoues étaient étouffées, au point que les rituels religieux devenaient rares et tendaient à disparaître.
Le Kazi continue sur un ton courroucé : « D'où vous vient donc cet engouement pour vos cérémonies ? J'exige qu'à l'avenir vous cessiez ces pratiques ! Pour cette fois, je n'en tiendrai pas compte, mais je ne veux plus vous entendre faire la sarabande ! Si jamais j'en attrape un qui désobéit à mon ordre, non seulement je lui confisquerai tous ses biens, mais je le châtierai en le convertissant à l'islam… »
En ces jours, il était facile de changer l'appartenance religieuse d'un individu, car il suffisait qu'un musulman asperge d'eau un hindou pour que ce dernier soit contraint de renier sa foi et sa caste afin d'embrasser l'islam. Rendu impur aux yeux des siens, les préjugés sociaux lui imposaient ce choix. Telles étaient les contraintes de l'époque.
Les objurgations du Kazi jettent la consternation dans toute la communauté vaishnava, qui fait part de ses inquiétudes et de ses griefs à Nimaï. Lorsqu'il entend le récit de cet affront envers ses dévots, il entre dans une terrible fureur : « Quel droit a-t-il de faire cela ? Aujourd'hui même, j'affronterai ceux qui s'opposent à notre kirtana ! Préparez vos instruments de musique et que tous les vaishnavas sortent dans la rue ! Nous allons montrer au Kazi de quoi nous sommes capables. »
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* Titre honorifique désignant le gouverneur de la ville.
** Il n'y a pas encore si longtemps, lors de la partition de l'Inde, ces pratiques étaient monnaie courante ; des hindous impuissants furent forcés de consommer de la viande de bœuf, ce qui leur ôtait toute chance de réintégration dans leur communauté d'origine. C'est ainsi que les autorités de l'époque de Chaitanya, s'appuyant sur un système social rigide, convertirent une grande partie de la population à leurs traditions.
Chapitre précédent : Srivas aurait-il peur ? # 17
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