Les grands enjeux de société et les idées qui en font la trame, avec humour, passion et gravité.
24 Octobre 2013
Pour lire l'épisode précédent :
Des animaux et de la morale
L’arrivée de Drona à la cour des Kauravas
Mais le destin n’allait pas pour autant adoucir le malheur des Pandavas : la forêt était une sinécure à côté de la vie de château qui les attendait maintenant.
Drupada, son fils et ses filles (notamment Draupadi, sans pour autant minimiser l'importance de Sikhandi), avaient un passé lié à celui des Kauravas, passé qui allait peser terriblement lourd dans la bataille de Kurukshetra.
Pour retracer le cours des événements, il faut remonter au tout début, lorsque les Pandavas devenus orphelins furent confiés aux soins de leur oncle Dhritarastra. Un jour, alors que les adolescents jouaient dans les bois et jardins entourant le palais, leur ballon tomba dans un puits et ils ne purent l’en sortir. Perplexes et impuissants devant la situation, un étranger arriva à point nommé sur les lieux. Il leur proposa son aide non sans les avoir un peu moqués gentiment pour leur inaptitude face à la situation, eux, des kshatriyas.
Il cueillit une tige d’herbe qu’il investit de pouvoir en récitant un mantra et la lança dans le puits. La pointe de la tige s’enfonça dans le ballon. Il cueillit une autre herbe, récita un mantra et la jeta à son tour dans le puits. Elle pénétra dans l’autre extrémité de celle qui était plantée dans la balle. Il répéta l’exercice autant de fois jusqu’à ce que le tout arrive à sa hauteur. C’est ainsi qu’il retira le ballon et le leur rendit.

Expérience passe science, stupéfaits, les jeunes comprirent immédiatement qu’ils avaient à faire à un être hors du commun et ils lui demandèrent son nom avec déférence. Souriant, mais sans révéler son identité, il leur suggéra d’aller au palais et de raconter ce qu’ils venaient de voir à Bhismadeva. Il les attendrait au puits.
À la description des faits, Bhisma reconnut sans peine l’œuvre de Drona, un maître d’armes d’une réputation notoire. Malgré la pauvreté qui avait rudement frappé sa famille ces dernières années, il fut reçu à la cour comme un seigneur et l’Aïeul lui demanda de se charger de l’enseignement des jeunes princes au maniement des armes, prenant ainsi la suite à leur maître précédent, le grand Kripa (il est marié à la sœur de Drona). Lui et sa famille feraient dorénavant partie du cercle royal au plus haut de la hiérarchie.
Les espoirs de Drona étaient comblés ; il avait atteint son but : en premier lieu satisfaire sa femme et son fils en les extrayant des affres de la misère et de ses conséquences sociales. Pour le reste, il était sur la bonne voie. Sa promotion, en tout cas, était une occasion idéale pour tous, comme nous allons le voir.
Deux amis devenus des ennemis
Dans leur jeune âge, à l’école de leur guru, Drona et Drupada étaient des condisciples et des amis inséparables. Un jour, dans un élan d’enthousiasme juvénile, Drupada lui promit la moitié de son royaume (celui de son père) lorsqu’il serait grand. Drona, lui, mena une vie de brahmana, c’est-à-dire d’études, de méditation et d’enseignements. Il était pauvre mais heureux. Il eut un fils exceptionnel, Ashvatthama: il était immortel (inutile de dire qu’ils sont rares à naître avec cette particularité).
Pour une raison ou une autre, la famille devint de plus en plus pauvre jusqu’au point où nourrir convenablement leur enfant devint un véritable problème. Drona se souvint alors de la promesse que lui avait faite son ami, le roi Drupada. Celui-ci avait hérité entre-temps du domaine de son père.
Plein d’espoir, un jour, sous l’insistance de sa femme, il lui rendit visite pour demander son aide. Non seulement Drupada prétendit ne pas le reconnaître mais il le méprisa devant tous. Drona retourna chez lui, la tête basse et profondément déçu par l’hypocrisie qu’affichait le roi feignant de ne plus se souvenir de leur amitié de jeunesse. Il promit de se venger de cet affront. Et l'on sait maintenant ce que vaut la promesse d'un brahmana.
C’est là où nous le retrouvons dans ce récit, chez les Kauravas*, en train d’aider les adolescents avec leur ballon tombé dans le puits. Cette rancune sourde, il l'a nourri durant toutes les années qu’il fut leur tuteur. En parfait guru, il éblouit toute la cour par son savoir et son expertise. Il apprit aux princes -les fils de Dhritarastra, ceux de Pandu- et en même temps à son fils Ashvatthama (brahmana), l’utilisation des armes les plus sophistiquées et inimaginables, humaines et divines. Mais, en son for intérieur il voulait faire d’Arjuna, qui était le plus disposé à cet art, le meilleur des archers; car un jour, grâce à ses bras, son doigté et son intelligence, il se vengerait de l’insulte que lui jeta à la face Drupada.

Les Pandavas payent leurs dettes envers leur guru
Des tournois populaires furent organisés pour mettre à l'épreuve les connaissances et la dextérité des étudiants de Drona. Ils se distinguèrent au plus grand plaisir de l’auditoire qui raffolait de ces arts martiaux. Arrivés à la fin de leur éducation, Drona vanta particulièrement les talents des fils de Pandu pour leur maîtrise des armes. Il était temps maintenant, selon la tradition, de payer les dettes à leur guru après ces années d'enseignement.
À l’annonce de ce devoir, les Pandavas se prosternèrent aux pieds de leur maître et offrirent leurs humbles services : « Nous ne pourrons jamais vous rendre ce que nous avons gagné comme disciples mais faites-nous savoir vos désirs et nous tâcherons de les satisfaire de notre mieux.
- Soit! J'ai un différent avec le roi Drupada que je voudrais régler. Si vous le délogez de son fort et me le ramenez vivant, vous serez quitte envers moi.
- Nous y allons de ce pas, rétorquèrent les princes. Considérez la chose faite! » Mais Drona les retint encore :
- Écoutez d'abord mon histoire, vous saurez ainsi ce qui motive ma demande. » Les cinq frères prêtèrent une oreille attentive à son récit et, une fois terminé, ils attelèrent avec plus de détermination encore chevaux et éléphants, puis se lancèrent à la conquête du royaume de Drupada.
La puissance de l'armée de Drupada rendait coup pour coup les attaques des assaillants, composés pour l'instant des autres disciples de Drona, les jeunes princes Kuru ; mais lorsque enfin les cinq Pandavas se jetèrent dans la mêlée, ils n'eurent pas de peine à la mettre en déroute. Bhima était particulièrement outré par l'insulte faite envers son guru et il était déchaîné. A la vue de ce colosse et à sa façon de faire tournoyer sa massue et de frapper à l'entour les soldats comme des fétus de paille, assommant éléphants et envoyant voler en éclats boucliers et armures, l'ennemie fuyait sans demander son reste. Arjuna captura le roi et le ramena au pied de son guru. Celui-ci était fier de la prouesse de ses disciples ; il se délectait maintenant de ce moment tant attendu.

Drupada est emmené prisonnier aux pieds de Drona
Les rôles étaient désormais inversés. C'était lui le maître et son ancien ami le dépendant. Il le fit détacher et, le considérant avec fierté et condescendance, il lui dit: « Je n'ai point besoin de te rappeler les douloureux souvenirs qui ont conduit à ta présente déchéance. Tu les connais parfaitement. Lorsque, autrefois, j’étais venu amicalement vers toi, forcé par le destin qui m’affligeait, je ne t'ai pas demandé la moitié du royaume comme tu me l'avais promis dans notre jeunesse; je ne t'ai même pas demandé de m'entretenir, ce qui aurait été un service insignifiant venant de la part d'un roi aussi riche que toi, et même un devoir pour un membre de ta caste ! Tout ce que je mendiais -puisque c'est dans cette humble situation que je me suis retrouvé devant toi-, c'était un peu d'argent pour me tirer d'embarras. Je croyais naïvement à notre ancienne amitié, mais au lieu de t'en souvenir spontanément et de me recevoir comme un ami de longue date, tu as fait mine de ne pas me reconnaître en me traitant comme la lie de l’humanité. Sans aucun scrupule, tu as osé me chasser de ta cour et m’as plongé dans une angoisse plus grande encore. Aujourd'hui tout cela a changé. Tu ne possèdes plus rien. Mais, vois-tu, je ne vais pas être ingrat, je t'offre mon amitié malgré tout. Je partage avec toi tout ce que je possède. Je t’offre la moitié de mes biens. Ce qui veut dire que tu peux retourner chez toi, dans la moitié de ce qui te reste. Allons, réconcilions-nous maintenant, soyons à nouveau amis ! » Il lui tendit les bras et l’embrassa. Drupada se laissa faire, il but la coupe jusqu’au bout et sourit pour refouler sa colère.
Il rentra chez lui, humilié. Un ksatriya ne peut vivre dans la dignité après une telle déconvenue. Il décida d’entreprendre des pénitences et chercha à travers monts et vallées un puissant brahmana capable de lui donner un fils qui tuerait Drona. Rien de moins. Ce ne fut pas facile, car par nature un brahmana ne se risque pas à ce genre de pratiques, c’est-à-dire obtenir à travers un feu sacrificiel un être dont la volonté est toute tendue vers la destruction d’un homme, qui plus est un brahmana. Ce fils, qu’il finira par obtenir, il l'appellera Dristadyumna et il sera invincible. C’est de ce même feu que naîtra sa sœur, Draupadi.
FIN
La théorie du genre dans le Mahabharata
Il faut tuer Bhisma