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Publié par Laziz

À courir après l’esprit, on attrape que la sottise

Krishna est une personne. Bizarre...
On se demande pourquoi des intellectuels qui ont choisi le bouddhisme comme voie de prédilection ou comme objet d’étude, décident un jour de s’attaquer à la Bhagavad-gita pour la traduire et la commenter? Si encore elle permettait l’ambiguïté de l’interprétation comme c’est le cas pour les Upanishads, mais la Bhagavad-gita ne fait pas de concession, elle affirme clairement que Dieu est Krishna, que Krishna est une personne et que cette personne est la source de tout ce qui est, matériel et spirituel; que si l’on veut faire l’expérience de cette Révélation et connaître l’identité absolue de ce Maître spirituel qui encourage son disciple et ami à se battre, dans ce qui deviendra la plus abominable des guerres que l’humanité ait connue, il n’y a qu’un seul moyen pour cela, c’est la dévotion, la bhakti qui le permet. Et Arjuna de conclure, comme le traduit Lavis à la fin du livre : « As-tu bien compris, Arjuna? Ai-je bien réussi à dissiper tes doutes? » Et celui-ci de répondre qu’il a bel et bien compris, que ses doutes sont maintenant dissipés, il est prêt à combattre : « Je ferai donc comme Tu me l’as dit. » Mais ces traducteurs font et disent exactement le contraire des instructions délivrées par Krishna. Bizarre, non? C’est ce que nous allons voir en lisant l’introduction.

Nirvana ou Brahman pour en finir avec le samsara
Avec la couverture, j’ai aussi photographié la page qui suit (sans le Bouddha), elle indique les publications que l’on retrouve dans cette collection. On constate que les ouvrages n’ont rien à voir avec la teneur de la Bg qui, elle, parle explicitement de Dieu et de nos devoirs envers lui. Alexis Lavis écrit cette étrange affirmation dans l’introduction : « En termes sanskrits : existe-t-il un karma qui aille en direction du nirvâna et non plus du samsâra ? C’est la question à laquelle la Bhagavad-gita tente d’apporter une réponse. » La Gita ne parle pas de nirvana à ce que je sache, et les rares fois où elle utilise ce vocable c’est dans un mot composé comme brahma-nirvana, qui désigne une substance spirituelle, une énergie. Lavis est si imprégné de bouddhisme qu’il le perçoit même entre les lignes de la Gita, comme Madeleine Biardeau dans le Mahabharata. (Voir mes explications à ce sujet. Mot clé: Biardeau.)

Le néant illusoire contre la parole de Dieu
« Si la Bhagavad-gita nous intéresse directement, écrit-il, nous qui sommes occidentaux et pas indiens… » L’adverbe « directement » est inapproprié pour une personne qui revendique son athéisme et son dédain pour Dieu en tant que Personne suprême. La Bg intéresse plutôt indirectement occidentaux -et indiens, ils ne font que courir après l’esprit, selon le mot de Montesquieu, ils ne l'étudient pas pour en faire l'application. Ou alors ils adopteraient, par respect de la transmission du savoir du moins, l’attitude réceptive d’Arjuna et deviendraient des adeptes du vaishnavisme, c’est-à-dire qu’ils reconnaîtraient que la vérité suprême est personnelle et duelle, que le monde spirituel, étant l’envers du nôtre, est plus riche, plus vivant et plus varié; ils ne feraient pas la promotion du nirvana, de ce néant illusoire rempli de vide, mais celui du service actif et personnel de la dévotion à Dieu, tel que Krishna le recommande dans le Chant du Bienheureux, la Bhagavad-gita, ou comme Lavis le traduit si bien : « Tel est le thème de la Bhagavad-Gîta, que l’on pourrait traduire par la "Parole de Dieu." »

Nihilisme: quand le raisonnement ne tient pas
A. Lavis : « Mais qu’elle est donc cette manière d’agir qui libère plutôt qu’elle emprisonne ? Krishna répond : le sacrifice ! » Mais ce n’est qu’un terme générique, quel est donc ce sacrifice qui permet la libération ? C’est toute la raison d’être de la Bg que cette réponse. Selon Lavis « Krishna ne cesse de répéter à Arjuna que le sacrifice doit toujours s’effectuer sans en attendre le moindre retour, sans espoir de gain. Il s’agit donc de s’épuiser en pure perte! » Pour rien, quoi… Plus loin, il précise sa pensée : « Tout acte doit être entrepris dans l’esprit du sacrifice; il s’accomplit pleinement par la consumation de l’ego –alors plus rien n’interfère et l’agir devient pur. Si l’agir devient pur, il n’y a plus de souillures –l’agent ayant disparu! » Il ne reste plus rien. Ce qui n'est pas conforme à la Gita mais au bouddhisme. Du point de vue logique, le raisonnement ne tient pas non plus; ce qui n’est rien ne peut être pur ou impur… « Arjuna n’est pas dupe; il sait qu’il existe une voie royale permettant de réaliser pleinement l’Atman… » Qu’en même! Cela fait plaisir à lire qu'il existe un état permanent dans tout ça. Il ne traduira pas, cependant, Atman par âme, mais par « soi ». Pour rester dans la pure abstraction du néant.

La forme universelle

Lavis nous explique par ailleurs que seuls ceux qui vivent à l’écart des villes et des affaires ont accès à cet « éveil », c’est le raja-yoga. « Or Arjuna ne peut s’en satisfaire. » Il veut connaître le sens profond de l’existence, l’ultime réalité. Par conséquent, Krishna lui montre sa forme universelle, le plus souvent mal traduite par ‘forme souveraine’. Elle est terrifiante. Ce qui fera dire à Oppenheimer, au moment de l’explosion de la première bombe atomique, se remémorant un verset de la Bhagavad-gita : « Maintenant Je deviens la Mort, le destructeur des mondes. »* Le temps est un aspect de cette forme universelle par lequel tous les mondes, avec tous ses êtres, sont engloutis sur son passage. Mais, continue Lavis, « soutenir le face-à-face avec l’Absolu demande une très profonde réalisation spirituelle qu’Arjuna n’a pas, non pas parce qu’il ne serait pas apte, mais parce que tel n’est pas son chemin. » Cette manifestation de Krishna n’existe pas en tant que telle, car elle est temporaire et exceptionnelle; elle est un produit du monde matériel ad hoc et non une réalité éternelle appartenant à l’espace spirituelle. Krishna la montre surtout pour impressionner ses dévots, pour leur rappeler qu'il n'est pas un être ordinaire, comme il le fera également avec sa mère, Yasoda, lorsqu'il était encore un gamin.

 

Qu’est-ce qui pousse un bouddhiste à en arriver là?
Elle n’est surtout pas « la vérité ultime », comme le propose l’auteur. Le temps ou la mort n’ont pas prises dans le royaume de Vaikunta (sans anxiété), c’est-à-dire sur les planètes spirituelles, au-delà de ce monde. Même Oppenheimer se frotta partiellement à cette vision, que dire d’Arjuna? Cette forme divine est effrayante ou « formidable » mais n’est pas si « profonde » que l’auteur le suggère. Panthéistes, masochistes, millénaristes, ceux qui ne jurent que par l’apocalypse l’adorent, ils en ont l’intuition. Dans une certaine mesure, beaucoup de ceux qui font l’expérience de la mort, mais en réchappent, connaissent cette expression « formidable » de Dieu, toute proportion gardée. Mais le traducteur brûle, il s’approche de la vérité, de l’essence de la Gita. Car il est vrai que Krishna dit à Arjuna : « Ce n’est toutefois pas par tes yeux que tu y parviendras à me voir. Je te donne l’œil divin pour que tu puisses contempler toute ma souveraine puissance. » Comment, s'enquiert Arjuna, un combattant peut-il « ressentir dans son âme cette présence de Dieu »? Comment, demanderais-je, un bouddhiste peut-il s’intéresser à un écrit se préoccupant de la relation de l’âme à Dieu? Qu’est-ce qui pousse un bouddhiste à en arriver là, lui pour qui l'âme n'est pas un sujet de dissertation et Dieu un fantasme de l'imagination malade? Je ne comprends pas.


 


 

Le mental est comme le vent, incontrôlable.
Par moment ces passionnés de littérature asiatique ont l’air complètement à côté de la lecture, et à d’autres ils montrent bien qu’ils savent ce qu’il en est puisque la traduction est juste et explicite. En l’occurrence lorsque Lavis paraphrase Arjuna : « N’y a-t-il que la pratique de la méditation ou de l’ascèse qui puisse donner cette assise, cette confiance, et nous faire entrer dans le secret de toute création ? Non. Il existe une autre voie », c’est celle de la bhakti. Quand Lavis se trompe, par contre, c’est lorsqu’il croit que l’ascèse ou la méditation sont des alternatives à la bhakti. Krishna insiste pourtant, et cela régulièrement, sur le fait que celle-ci seule permet de l’approcher et de le connaître, rien d’autre. « Toi qui es né dans un monde toujours changeant et empreint de souffrances, enjoint-il à Arjuna, livre-toi entièrement à Moi. Que toutes tes pensées me soient adressées! Aime-Moi! Sers-Moi! Vénère-Moi! Ainsi tu me rejoindras; ainsi tu atteindras le but véritable. » Sinon, personne ne connaît le vrai visage du Suprême, ni les dieux ni les démons, car par sa grâce seul peut-on en faire l’expérience. Lorsque Krishna lui explique les processus que sont le yoga et la méditation permettant le contrôle du mental, Arjuna demeure sceptique et lui avoue qu’il ne pourra jamais appliquer dans sa vie cette méthode, car le mental est comme le vent, inconstant et insaisissable, il est incontrôlable.

 

Le début et la fin de la Bhagavad-gita
« Je vais donc t’enseigner, ô Arjuna, comment atteindre cette perfection et par-là l’Absolu qui est la plus haute connaissance qui soit. » Et quelle est donc cette connaissance supérieure ? Nous sommes arrivés à la fin de la Bhagavad-gita et Krishna conclut ainsi : « Accorde-moi tes pensées, ta dévotion, tes sacrifices, tes prières et c’est alors à moi que tu viendras. Je t’en fais la promesse car je tiens à toi. » Le premier chapitre de la Bhagavad-gita débute avec la scène dans laquelle le roi demande à Sanjaya, qui a obtenu temporairement le don de clairvoyance, de lui décrire ce qui se passe sur le terrain de bataille : « Mes guerriers et ceux des Pandava se sont réunis sur le champ de bataille, la plaine de Kuru, avec au cœur le désir de se battre. Qu’ont-ils fait, Sanjaya? » Et voici les dernières paroles du livre, toujours de Sanjaya : « Ô roi, la seule pensée de cette discussion entre Krishna et Arjuna me transporte de joie. Chaque fois que je songe à Krishna, cette pensée me stupéfie et m’enthousiasme, Où se tient Krishna, où se tient Arjuna, se tiennent aussi la fortune, la victoire et la prospérité. Voilà ce que je crois. »


 

* « Sri Krishna dit : Je suis le Temps, destructeurs des mondes, venu engager tous les hommes. En dehors de vous (les Pandavas), ils périront tous, guerriers des deux armées qui s’affrontent. » XI-32. À part ce dernier verset, tous les autres, cités dans ce texte, proviennent de la traduction d’Alexis Lavis.

 

Lien en relation:  La bhagavad-gita: traducteurs et détracteurs

La Bhagavad-gita ou l'horreur divine
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J.R. 26/11/2013 18:56

Vous êtes obsédé par le bouddhisme et vous faites une phobie contre l'advaita. Si cela vous convient c'est très bien, mais votre vision est étroite comme l'est celle des monothéistes qui se battent au nom du même dieu. Heureusement ce n'est pas une vision ni une attitude courante dans l'hindouisme, mais vous semblez mieux connaître l'hindouisme que les hindous eux-mêmes. Dieu réunit les deux aspects, personnel et impersonnel, pourquoi vous acharnez-vous à nier un de ces aspects, allant contre la parole divine ? A quel endroit est-il écrit que l'aspect personnel serait supérieur au brahman ? ils sont tout simplement liés et indissociables. La bhakti est simplement décrite comme une voie moins contraignante, plus aisée. Il y a aussi des advaitins qui sont aussi sectaires que vous et prétendent que la non dualité est l'ultime réalité. Je ne comprends ces positions extrêmes car celui même qui aurait réalisé l'absolu, sa réalisation serait incomplète s'il rejette l'aspect personnel et vice et versa. Un maître contemporain du sud de l'Inde qui est un grand bhakta de Krishna, mais heureusement non sectaire (si si, je confirme que ça existe) dit très justement :
" Dieu est à la fois sans forme et avec forme, les deux aspects coexistent éternellement, l’un n’est pas plus élevé que l’autre [...] .Il n’y a pas une instruction qui convienne pour tous, si une personne a une nature profondément intellectuelle, elle sera conduite naturellement vers le Védanta, la voie de la connaissance, par contre à des personnes qui ont une foi ardente, la voie de la dévotion leur sera plus naturelle. Cela dépend de la nature de l’individu. Les Jnanis vénèrent Shiva car il représente l’Essence non manifestée tandis que les Bhaktas vénèrent les formes de Vishnou car il est l’aspect personnel suprême aux qualités infinies, la source de toutes les formes existantes dans l’univers."
Où y a-t-t il matière à dénigrer l'autre ? à faire du sectarisme ?