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Publié par Laziz

Alors qu’ils vaquaient dans la forêt, les Pandavas furent abasourdis par la vue de leur chien; retournant d’une escapade, il avait la gueule ouverte et complètement obstruée par des flèches. Misérable et dans l’impossibilité d’aboyer, il gémissait une plainte à n’en plus finir. Les Pandavas l’observèrent sous tous les angles tant l’archer avait dépassé la mesure humaine de l’exploit à l’arc; sept flèches étaient imbriquées les unes dans les autres sans avoir créé de blessure à l’animal. Un tel fait ne pouvait être l’œuvre d’un homme ordinaire. Arjuna en restait bouche-bée. Parmi ses condisciples, il y avait de grands archers, tel Asvatthama, mais il ne craignait pas leur science, il avait une bonne longueur d’avance sur eux. Dans ce cas-ci, cependant, l’habilité était formidable. Les Pandavas s’en rendirent compte en retirant une par une les flèches. Entre chacune d’elles, ils s’exclamaient : « incroyable! C’est impossible! Qui a pu faire cela? » et ainsi de suite. Ils vinrent à envisager la présence d’un gandharva (être divin) ou d’un dieu dans les alentours. Il ne pouvait y avoir d’autre explication plausible. Ils se mirent sur le champ à sa recherche et passèrent la forêt au peigne fin. Malgré leurs efforts ils ne trouvèrent personne. Mais, passant près d’un village, ils aperçurent un primitif en train de s’exercer au tir à l’arc. Il était habillé de peaux de bête, tout en noir, et sa carnation était foncée; de longues nattes de cheveux d’apparence sales étaient enroulées sur la tête. Comme leur attention était resserrée, il mit la puce à l’oreille d’Arjuna. Se pouvait-il qu’un indigène soit à l’origine de ce prodige? Il ne fallait écarter aucune hypothèse, surtout qu’ils n’avaient encore rien trouvé qui puisse les mettre sur une piste. Très vite, cependant, les doutes se dissipèrent quand ils le virent à l’œuvre.
 

Ils allèrent à sa rencontre et se présentèrent. À son tour il déclina son identité. C'était un prince de la tribu des Nishadas, il s’appelait Ékalavya. Ils lui décrivirent l’incident et expliquèrent qu’ils étaient à la recherche de la personne à l'origine de ce fait d'armes. Immédiatement, le Nishada leur révéla en être l’auteur. Alors qu’il avait besoin de se concentrer pour effectuer ses exercices, un chien l’avait dérangé par ses aboiements. Il lui avait simplement cloué le bec, pour ainsi dire, « sans lui faire de mal », précisa-t-il, réalisant que c’était leur chien. Les Pandavas n’en revenaient pas. « Qui t’as appris cet art ? s’enquit Arjuna avec impatience. –Je suis le disciple du grand acarya Drona, répondit-il fièrement, droit comme une lance. »
 

Ils se hâtèrent de rentrer au palais et de tout raconter à Drona. Arjuna était rongé par l’inquiétude. Cet adolescent venait de bouleverser sa vie. Comment était-ce possible !? À ce récit, Drona n’y comprenait pas grand-chose. Il n’avait aucun disciple ressemblant à l’image tribale de ce personnage. Mais Arjuna avait besoin d’une explication probante, cette situation lui était insupportable, l'énigme le consumait comme un feu de l’intérieur. « Maître, demanda-t-il, vous m’aviez assuré que je serais le meilleur, qu’il n’y aurait pas plus grand archer au monde que moi. Vous me l’aviez promis. Or je m’aperçois aujourd’hui qu’il existe, non loin de chez nous, quelqu’un qui se dit votre disciple, avec preuve à l'appuie…. » Drona était bien embarrassé. Il voyait, en plus, dans quel état la situation mettait Arjuna et cela n’était pas pour lui plaire, il était son disciple préféré. Il décida d’aller voir sur le champs de quoi il en retournait. Il fallait élucider ce problème et remettre les choses en ordre. Arjuna l’accompagna, il va s’en dire.

Quand Drona vit le Nishada, il se le rappela immédiatement. Il y a des années de cela, celui-ci était venu le voir pour devenir son disciple. Drona avait refusé à cause de sa caste. Il n’enseignait pas à ces gens. Leur relation en était resté à ce bref échange et, depuis, il n’en avait jamais plus entendu parler. Le prince de la tribu des Nishadas n’en croyait pas ses yeux : son guru venait vers lui en personne. Il se jeta à ses pieds et offrit ses hommages. Quand il se releva Drona lui demanda : « Je voudrais savoir une chose, entre autres, mon cher Ékalavya. » Face à son maître en chair et en os, le prétendant disciple était en extase. Son rêve brisé d’autrefois était-il en train de devenir réalité? « Qui t’a appris, continua Drona, à manier les flèches et à les tirer avec autant de précision? Je ne connais personne à part moi qui puisse l’enseigner. Comment se fait-il que tu ais acquis cette science alors que je ne te l’ai pas transmise? Tu n’es jamais venu au palais pour un entraînement et je ne suis jamais venu dans cette partie de la forêt. Puisque tu as dit aux Pandavas que tu étais mon disciple, que je t’ai appris le maniement de l’arc, explique-nous comment tu t’y es pris pour atteindre cette perfection sans mes instructions personnelles? » Ékalavya était si ému par la présence de son maître qu’il en avait le souffle coupé. Le déroulement des circonstances avait dans sa perception exaltée valeur d’initiation. Il leur fit signe de le suivre et les conduisit devant un autel. « archa murti! » (adoration de la déité), prononça-t-il en leur montrant de la main une divinité. Ce qu’ils voyaient devant eux, c’était une statue. Elle ressemblait peu ou prou à Drona. « Guru puja », dit-il encore (adoration du guru). Ce sacrifice et son affection indéfectible pour son guru, seuls, auraient servi pour sa gouverne.
 

Puis il cueillit une fleur qu’il plaça au pied de la statue, alluma un bâtonnet d’encens et se mit à genou devant la déité. Pendant un instant il murmura quelques paroles et se plongea en méditation. Drona et Arjuna étaient tout yeux tout oreilles et devinaient l’intensité de cette concentration. Puis, sans dire un mot, le jeune homme se leva, prit son arc et tira ses flèches. La manière dont il procéda laissa Arjuna et son maître pantois. Il avait exécuté une chorégraphie qui lui avait permis d’envoyer le même nombre de flèches dans plusieurs directions et toutes avaient atteint une cible dans le temps de dire ouf! Ekalavya joignit ses mains et salua Drona qui l’observait avec beaucoup d’intérêt. Celui-ci lui dit : « Tu as obtenu ce savoir en m’adorant par l’intermédiaire de cette murti, mais qui te la donnait? » Le Nishada avait maintenant retrouvé son calme. Il expliqua qu’il l’avait modelé lui-même avec de la terre. Tous les jours, matin, midi et soir il l’adorait en lui offrant de l’encens, des fleurs et des sucreries. Puis il méditait sur ses qualités martiales, celles du précepteur, « présent devant lui », fit-il remarquer. Jour après jour, en procédant ainsi, il s’imprégnait de l’art du tir à l’arc : dans son mental, il revoyait en images les gestes à produire puis les reconstituait en vrai. Grâce à la statue, il comprenait toujours mieux le tir et le maîtrisait davantage au passage à l’acte. C’était tout simplement magique, il n’avait recours à aucun dieu. S’il avait quelques difficultés, il revenait s’asseoir devant l’autel et méditait jusqu’à ce que la réponse lui parvienne. Cela pouvait prendre des jours, des semaines et des mois. Quand une solution se manifestait ou un signe était entrevu, il s’exerçait alors sans la moindre distraction ni le moindre doute. Plus il pratiquait et plus il était inspiré. Arjuna en restait médusé. C’est ainsi qu’il s’est révélé supérieur à lui, pensait-il, par sa propre volonté, sans la miséricorde consciente et directe de Dronacarya!

 

Arjuna et Drona écoutaient son histoire et appréciaient la rare force de détermination de ce prodigieux chasseur qui s’exerçait seul, tous les jours, sans guide pour le corriger ou l’encourager même après avoir été repoussé par le maître. Cette volonté et ce dévouement en bonne intelligence faisait de lui un archer à la concentration exceptionnelle. Cette qualité majeure était doublée d’une autre non moins importante, sinon plus encore, la foi dans la puissance du lien spirituel qui unit le disciple et son maître, même en son absence, sans contact physique, qu’il soit vivant ou décédé. La singularité de cet exemple, c'est que le guru n'en était pas conscient! Grâce à la foi, Ékalavya avait persévéré sur la voie de la perfection, et cela en dépit des embûches qui se sont dressées tout naturellement durant son apprentissage. Pour exemple, un disciple doit servir son maître avec humilité et soumission; Ékalavya avait passé outre cette injonction. Généralement dans la culture védique les enfants des castes supérieures sont envoyés à un âge précoce dans l’ashram du futur maître, le gurukula. Kula signifiant la famille étendue, car l’élève grandissait dans la même maison que son guru jusqu'à ce qu'il soit prêt pour entrer dans la vie d'adulte. Pendant toutes ces années, il partageait non seulement les instructions mais aussi les repas et les vêtements, peu importe si l'étudiant provenait d’une famille pauvre ou riche, s’il était prince, brahmana ou vaisya (sauf les sudras ne pouvaient pas jouir du privilège à l’enseignement martial), sinon tous les élèves étaient considérés sans discrimination par le guru. Le fils de Drona, Ashvatthama, ne profitait pas vraiment de sa relation filiale. Il accomplissait ensemble les mêmes tâches domestiques que ses condisciples. Ils servaient le guru en lavant son linge, en allant chercher la nourriture, trouver le bois pour le feu, etc. Puisqu’Ékalavya était de basse extraction, il ne pouvait bénéficier des avantages de cette vie de communauté à l’ashram. Malgré la grande déception causée par le refus à l'initiation, il n’avait pas baissé les bras, car il savait ce qu’il voulait et il prendrait son mal en patience. Ne dit-on pas que par la foi un infirme peut traverser des montagnes, un aveugle voir des étoiles dans le ciel et un illettré composer des poèmes? (Mohamed, devenu le représentant de Dieu pour des milliards d’hommes et de femmes, est l’auteur du Coran à la poésie géniale, alors qu’il ne savait ni lire ni écrire.)
 

À écouter le récit du Nishada, un air de satisfaction avait transparu sur le visage de Drona, il comprenait enfin le fond de l’histoire. Il fut vite remplacé par un sentiment de colère car l’affaire demeurait sérieuse au plus haut point. Il avait donné sa parole à Arjuna qu’il serait le plus grand archer sur terre, il ne pouvait revenir dessus. Lorsqu’un aryen, en outre un brahmana, prononce une parole, elle ne peut être vaine ou fausse. Elle est véridique du moment qu’elle a été dite, consciemment ou non. Telle était la puissance du verbe en ces temps là. En fait, la faute incombait à ce jeune chasseur qui lui avait désobéi sciemment. Il était donc responsable de ce qui arrivait aujourd’hui. Arjuna, qui était à bout de nerfs, demandait justice et Drona devait se conformer au dharma. Il n’était pas question de ménager la chèvre et le chou par sentimentalisme. Après réflexion, le maître en déduisit qu’il fallait battre le fer pendant qu’il était chaud, le Nishada n’aura qu’à prendre son mal en patience vu la transgression des règles de sa caste.

 

« Ékalavya, lui dit-il, dissimulant son mécontentement, grâce à moi tu es devenu un archer hors-pair. Tu as achevé ton entraînement mais tu ne m’as pas donné ton dakshin (offrande au maître spirituel, selon la tradition). Que vas-tu m’offrir en cadeau, ainsi que les élèves se conforment après avoir terminé leurs études? » Ékalavya était au comble du bonheur d’entendre Drona lui demander d’honorer sa dette. Or il était normal de contribuer matériellement au bien-être de son instructeur étant donné la gratuité de l’éducation. Au moment de quitter l’ashram, le guru peut exiger de son disciple en âge de se marier un don. En tant que sûdra qui vivait dans la jungle, la prérogative que faisait valoir ce maître renommé était le signe qu’il le considérait dorénavant comme un disciple. Ékalavya répondit avec entrain : « Dronacharya je me considère la personne la plus heureuse au monde de pouvoir vous servir, demandez-moi ce que vous voudrez et je vous l’offrirai comme dakshina. –N’importe quoi, ironisa Drona? Et si tu refusais de combler ma requête… » demanda-t-il encore, astucieusement. Ékalavya se montra sincèrement choqué. Refuser le dakshina à son guru était une insulte et un grand péché. Il rétorqua : « Comment pourrais-je vous montrer autant d’ingratitude après toutes ces années à vous adorer sans faillir? Maître, je ne suis pas si ingrat au point de vous refuser quelque chose. Si je suis devenu un si bon archer, c’est grâce à vous, demandez-moi ce que vous voulez, vous êtes mon bienfaiteur et je suis votre obligé. » Le jeune homme se tenait humblement, les mains jointes, devant son guru; il ne voyait rien venir, dans son innocence et sa joie. Dronacarya n’hésita pas plus longtemps, qui veut la fin veut les moyens : « Ékalavya, ce que je désire pour mon dakshina, c’est que tu me donnes ton pouce avec lequel tu fixes tes flèches sur la corde de ton arc. » Un silence de cimetière plana sur eux. Arjuna était horrifié, il n’en croyait pas ses oreilles. Il le regarda avec effroi. Comment pouvait-il faire une demande aussi cruelle à un si jeune homme, un enfant encore, somme toute? Quant à Ékalavya il ne resta pas longtemps sans voix. Il réalisait qu’en se pliant à la volonté de son maître, il perdrait l’effort de toutes ses années de pratique, qui lui ont couté si cher et que sa vie ne serait plus pareille. Il n’hésita pas. Résigné, ce garçon élevé dans la jungle prit son couteau et, sans autre forme de procès, les dents serrés, coupa son pouce d’un coup sec et le tendit, ensanglanté, à son guru: « C’est mon dakshina, dit-il, imperturbable. Je suis heureux que vous m’ayez accepté comme votre disciple, même si ne suis qu’un sudra et un chasseur des bois. Quoiqu’il en soit je vous dois obéissance. »

 Ekavalya, l'histoire du chasseur extraordinaire

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