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Le blog de Maroudiji

Les grands enjeux de société et les idées qui en font la trame, avec humour, passion et gravité.

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Une révélation extraordinaire # 21

21

Nimaï sourit à la conclusion du gouverneur, une joie qui se lit instantanément sur le visage de ses familiers. Saisissant cette main tendue, il demande : « Expliquez-moi, je vous prie : pourquoi avoir changé d’attitude ? Toute la soirée, des hommes et des femmes ont célébré leur foi dans la rue, au rythme des chants et des instruments. En tant que représentant de l’État, le droit de s’opposer à ces cérémonies hindoues vous appartenait, mais vous n'en avez rien fait. J’aimerais comprendre ce qui a guidé votre choix.

– Hum... C'est un sujet dont j'aimerais bien m'entretenir avec toi, mais en privé. Allons dans une autre pièce.

– Tous ces gens, objecte Nimaï, sont mes dévots très chers, vous pouvez parler devant eux sans inquiétude. Allez, nous vous écoutons ! »

Hésitant, et de toute évidence gêné, le Kazi commence son récit : « Le jour où je suis allé dans la demeure de cet hindou et que j'ai cassé son tambour, eh bien, durant la nuit qui suivit, j'ai fait un horrible cauchemar. C'était à la fois terrifiant et inimaginable, comme si le rêve devenait réalité. Une créature de légende, un énorme lion, mi-homme, mi-animal, dont l'effroyable rugissement emplissait le ciel et la terre, s'est jeté sur moi, prêt à me dévorer ! Ses dents... » Il ne peut terminer sa phrase. Bien que ce ne fût qu'un rêve, il était terrorisé. « D'en parler aujourd'hui, j'en suis encore tout bouleversé. Je voudrais que cela ne se reproduise plus jamais. » Il termine en couvrant son visage de ses mains.

« Mais que se passa-t-il après ? demande Nimaï, impressionné. »

Le Kazi est devenu tout pâle. Visiblement, le souvenir de son rêve le traumatise. « Cette créature s'étant ruée sur moi, ses grosses pattes s’écrasèrent sur ma poitrine. Ses crocs acérés étaient à deux doigts de me déchiqueter lorsque, d'une voix grave et humaine, elle me dit : "Tu as osé enfreindre ma volonté en interdisant les kirtana dans la rue, pour cela je vais te détruire." Il a prononcé ces mots dans une telle fureur que j'en fermai les yeux d'épouvante. Mes lèvres tremblaient. J'étais mort de peur. Magnanime, le lion me dit : "Pour cette fois, je t'épargne. Mais si cela devait se reproduire, je n'aurais aucune clémence. Je te tuerai et décimerai ta famille et tous les mangeurs de viande de ton entourage. Tiens-toi le pour dit." Après ce cauchemar, je me réveillai en sursaut, la poitrine lacérée et couverte de sang. » Il soulève alors sa tunique de soie et dévoile les traces de griffes sur son torse. Un murmure se répand dans la salle. Lorsque la rumeur atteint la rue, une clameur s'élève de la foule et, bientôt, le miracle est connu de toute la ville.

Dans le palais, on se concentre sur la conversation entre les deux hommes.

« Je n'ai parlé à personne de cet incident, continue le Kazi, mais lorsque mon messager est venu me trouver, paniqué, il m'a dit : "Mon Seigneur, j'ai suivi vos ordres en allant arrêter ces fanatiques qui chantent : Hari, Hari ! Mais au moment où je me suis approché d'eux, des flammes ont jailli de je ne sais où et m'ont brûlé le visage. Regardez ma barbe ! Regardez ces cloques sur mes bras ! Si j'avais insisté, je ne serais plus de ce monde." Plusieurs des soldats qui se trouvaient là confirmèrent ses dires, car eux-mêmes avaient vécu une épreuve similaire. »

Mais pourquoi tait-il son expérience secrète avec l’arraf ? Par honte ou parce qu'il s'agit d'une pratique païenne ? Étrange.

Arraf veut dire ”celui qui sait”. Les arrafs sont des devins qui interprètent les présages. Avant l'apparition de Mahomet, les Arabes faisaient grand cas de ces prêtres. Leur unique fonction était de s'occuper des problèmes se référant au ciel, aux anges et aux divinités. Car selon la croyance de l'époque, chaque être humain possède un esprit, un djinn, qui l'accompagne durant sa vie. Le djinn prête ses qualités à l'homme dont il est le tuteur spirituel. Par exemple, si un djinn est musicien, son protégé peut être favorisé par le don de la musique. Il y a des djinns qui peuvent connaître les intentions des anges en les épiant, lorsque ces derniers, après avoir reçu les ordres de Dieu, en discutent entre eux pour l'exécution. Certains djinns passent leur temps, l'oreille collée à la voûte céleste, à écouter pour extorquer les moindres bribes de conversation. Parfois leur patience est récompensée. Ils surprennent quelques desseins importants qui intéressent tout l'univers et se précipitent pour communiquer leur secret à leur arraf.

Il est donc très utile – pour ceux qui y croient, du moins – de consulter les hommes favorisés par un tel djinn, car ainsi il est possible de se jouer du destin ou, si on est plus sage, de prendre des mesures pour éviter les tracas.

Avec la nouvelle religion, l'islam, ces arrafs ont dû se recycler. Certains se sont retrouvés en Inde, où le compromis avec les cultures locales avait plus de chances de survivre. Bien que les sciences divinatoires telles que l'astrologie et la voyance soient reléguées aux pratiques païennes par une bonne partie de l’orthodoxie musulmane, il est difficile pour les dirigeants de ne pas y avoir recours, surtout si l’arraf a prouvé ses compétences. Mais pour ne pas s’attirer d’inutiles ennuis, il est préférable de rester discret en la matière.

Jusqu'à quel point le Kazi utilise-t-il le service de ces médiums, on ne peut le dire. Mais il sait – puisque le Coran l'affirme – qu'il existe sept cieux et qu'au dernier vit Dieu. Au-dessous de celui-ci, il y a le ciel de la lune et des étoiles où habitent les anges. Puis il y a eu les djinns...

Bref, le Kazi a consulté un arraf au sujet de cette affaire de mridangas brisés et il était ressorti de l'entretien avec une mine de chien battu. L'arraf était revenu de sa transe et se trouvait dans un état de confusion complète. Il n'avait pas su lui expliquer la raison de ce qui l'avait troublé dans l'au-delà. Tous deux avaient cependant compris que c'était grave.

« Réalisant, continue le Kazi, qu'une puissance surnaturelle protégeait ces gens, je décidai, pour la protection de nos vies, de ne plus m'opposer à ce mouvement. J’ordonnai donc à mes gardes de rentrer chez eux et de fermer l'œil sur ce qui se passait. Bien des gens, pourtant, venaient pour se plaindre de vos chants et de votre musique. Les musulmans eux-mêmes, lorsqu'ils vous accusent, chantent et imitent vos danses en psalmodiant Hare Krishna, Hare Krishna. Ils cherchent à vous nuire mais sont atteints de leurs manies. Même les hindous, les gens de votre religion, venaient me voir pour que j’agisse : "Cher gouverneur, m'imploraient-ils, vous êtes l'autorité de la ville et il est en votre pouvoir d'y faire régner la tranquillité ; ce Nimaï est en train de chambouler l'ordre social par ces pratiques hérétiques. Avant qu'il ne parte à Gaya, c'était un garçon respectable et sain, mais depuis son retour il se comporte tel un dissident et entraîne avec lui, comme par enchantement, le peuple entier. Il ne fait aucune différence entre les parias et les autres classes et affirme que chacun, quelle que soit sa caste, peut chanter les saints Noms."

Un autre contestataire rajouta : "Ces mantras sont trop puissants pour qu'ils soient entendus par tout un chacun, leur efficacité s'affaiblirait. Maintenant même les intouchables chantent le maha (grand) mantra Hare Krishna. Votre Excellence, si vous ne faites pas quelque chose, c'est la ville entière qui sera dévastée par cette offense. Comprenez, la vie ici est devenue impossible ! Il est très louable de fredonner quelques prières le soir pour le plaisir de Dieu, mais ce Nimaï, qui maintenant se fait appeler par des noms tels que Gaurachandra ou Mahaprabhu, ne cesse de faire du tapage toute la nuit. Nous n'en dormons plus à cause de ça. S'il vous plaît, nous vous supplions de le chasser de la ville."

Malgré toutes ces accusations, continue le Kazi, je n'osais plus m'opposer au sankirtana. Je leur ai demandé de retourner chez eux et d'attendre, leur promettant de réfléchir à la question. Je sais que Narayana est le Dieu suprême des hindous, mais maintenant je suis persuadé que ce Dieu et toi-même ne faites qu'un... »

Pour l'empêcher de s'étendre davantage sur le sujet, Nimaï intervient : « Les saints Noms que vous avez répétés ont agi à merveille sur votre conscience, je peux constater que vous vous êtes purifié de tous péchés. Parce que vous avez prononcé les trois Noms du Seigneur, Hari, Krishna et Narayana, vous pouvez vous considérer fortuné. »

Le Kazi fond en larmes. Il s'agenouille jusqu'à toucher de sa tête les pieds de Nimaï : « Par ta grâce, ma malchance et ma mentalité retorse de diplomate se sont dissipées ; mais je prie de me bénir plus encore afin que mon amour et ma dévotion se portent sur toi à tout jamais. »

Passant la main dans ses cheveux, Nimaï lui dit : « J'ai une faveur à vous demander... » Le Kazi, devenu son dévot, se redresse les mains jointes en signe de dévouement : « Que puis-je faire pour te satisfaire ?

– Je voudrais que vous m'assuriez que le mouvement de sankirtana ne sera jamais plus dérangé par vos hommes, du moins ici à Nadia.

– Je te promets qu'il en sera ainsi et je peux t'assurer que tant que ma dynastie se perpétuera, personne ne transgressera cette règle sans profaner ma conscience et mon nom. »

Ayant entendu cela de la bouche du Kazi, Nimaï se lève et tous commencent à danser avec jubilation. Le Kazi les accompagne et fête avec eux jusque tard dans la nuit.
_________________
* Tout comme maharaj, mahatma ou Mahaprabhu, qui signifient respectivement le plus grand des rois, la plus grande des âmes, le plus grand des maîtres.

** De nos jours encore, à Nadia, les pèlerins, en commémoration de l'événement, vont prier sur la tombe du Kazi, devenue un lieu saint.

Chapitre précédent : Le kazi, le Coran et les vaches # 20

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