Les grands enjeux de société et les idées qui en font la trame, avec humour, passion et gravité.
29 Janvier 2026
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Le soir, des milliers de gens se rassemblent sur la place principale. Mais en dépit des attroupements, la vigueur des chants reste faible et hésitante : on craint les réactions du Kazi. Comprenant leur anxiété, Nimaï clame sa volonté à la foule indécise d'une voix énergique : « N'ayez aucune crainte, je vous protégerai ! Que chacun de vous allume des torches devant sa porte et que tous ceux qui le peuvent se joignent à notre mouvement ! Nous allons chanter dans chaque quartier de la ville et je défie le Kazi de s'interposer ! »
Provoqué par l'enthousiasme et l'assurance de Nimaï, un tumulte assourdissant s'ensuit. Des milliers de torches s'enflamment et embrasent la nuit. Leur radiance illumine des visages métamorphosés par une joie ardente. Une armée de musiciens et de danseurs s'organise. Elle se divise en groupes dirigés par les fameux Haridas Thakur, Advaita Acharya, Nityananda Prabhu, Srivas Thakur et Nimaï lui-même. Exhorté par l’allant de ces figures notoires, le peuple s’enhardit et, tel un reptile humain flamboyant, serpente dans les rues de la ville. Avec la recrudescence du kirtana, l’exubérance neutralise l'anxiété des plus inquiets et, bientôt, le mouvement entier plonge dans la transe. Les responsables de ce soulèvement se tapissent chez eux. Que ce soit le Diable ou le bon Dieu qu'ils aient irrité, cela ne fait guère de différence pour leurs âmes glacées d’effroi.
L'émeute en liesse se dirige maintenant vers le palais du gouverneur. Celui-ci, alarmé, prend des dispositions pour sa sécurité. Il est inquiet. Tant qu'il s'agissait d'imposer sa volonté à quelques citoyens agités, il n'avait qu'à faire appel à sa garde ; mais lorsque toute la ville se soulève contre son autorité, qui peut bien le protéger, si ce n'est son Dieu, le Tout-Puissant Allah ? Il en aurait bien besoin, de sa protection, en cet instant ! Parmi les manifestants, certains sont émoustillés par l'instinct grégaire. Ils ont commencé à saccager les jardins et les fenêtres de sa luxueuse résidence. Il entend distinctement les clameurs de protestation que l'on scande contre lui. Cela le préoccupe plus que de raison. Et l'expression n'est pas exagérée, vous allez comprendre pourquoi…
Soudain, le tohu-bohu cesse. Quelqu'un l'appelle par son nom. Comme il ne répond pas, la même voix retentit à plusieurs reprises, tonitruante. Son intuition ne lui présage rien de bon, mais l'insistance l'oblige à se montrer au balcon. Dès qu'il apparaît, le silence qui s'impose opprime les âmes ; la tension est à son point culminant. Même les chahuteurs se tiennent cois.
Nimaï brise le premier ce calme insupportable : « Votre Altesse, je suis venu chez vous en tant que porte-parole de mon peuple et, au lieu de m'accueillir selon l'étiquette d'usage, vous vous barricadez dans votre palais. Vous ne soignez certes pas votre image par ce comportement. Pourquoi ce mépris envers vos semblables ? Nous voulons connaître les raisons de votre intolérance envers nos pratiques religieuses. Ayez le courage de vos opinions et répondez-nous franchement ! »
Le Kazi, qui ne pouvait se défiler, essaya de trouver un compromis et dit : « C’est pour te pacifier sans tarder que j'ai agi ainsi, car tu es venu à moi dans une humeur coléreuse... »
Le Kazi comprend, aux manières et au port de Nimaï, que celui-ci contrôle parfaitement ses émotions et qu'il a affaire à un gentleman, même si, dans la troupe, certains se sont comportés comme des soudards. Mais au vu des consignes impératives et désagréables qu'il a données, n'est-il pas, lui, responsable de cette révolte ? En la personne de Nimaï, il décèle une nature cordiale et distinguée. Il ajoute donc : « Maintenant que tu sembles plus calme, je suis tout à fait disposé à te rencontrer. Je dois à ma bonne fortune de recevoir un invité de ton rang. Je t'en prie, entre, je fais ouvrir les portes. »
Il pense ce qu'il dit. Depuis longtemps, des échos aux suggestions messianiques lui parvenaient à son sujet. Ses convictions personnelles lui interdisent de montrer de la sympathie envers ces prétentions qu'il considère farfelues, mais puisqu'à son corps défendant le moment se présente de mettre au clair ces mystifications, il ne dédaigne pas la rencontre. Cependant, il est plus troublé que jamais. Un frisson avait parcouru ses membres lorsqu'il l'avait vu pour la première fois dans la cour, mais l'angoisse qui lui serrait les boyaux ne s'est pas dissipée pour autant. En ce moment même, elle l’indispose. Oh non, n'allez pas croire que ce prince musulman soit un poltron ! Non, celui-là n'a pas froid aux yeux, c'est un guerrier. S'il devait mourir en combattant, il le ferait avec le sourire. Non, ce qui le tracasse c'est... Mais laissons-le parler.
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