Les grands enjeux de société et les idées qui en font la trame, avec humour, passion et gravité.
30 Janvier 2026
20
Il ordonna à ses gardes de laisser passer Nimaï. Une partie du groupe s'engouffra à sa suite dans la cour où ils furent invités à prendre place. Le gouverneur entama la conversation : « J'ai fait des recherches sur ton compte et j'ai appris que, dans le village où j'ai grandi, Nilambar Chakravati, ton grand-père maternel, était mon tuteur, donc mon oncle. Tu devrais, en fait, te considérer comme mon neveu. »
Parmi le peuple, les sociétés hindoue et musulmane savaient vivre en étroite corrélation lorsque les guerres et les dirigeants n’attisaient pas leurs ressentiments. Souvent, les musulmans acceptaient des invitations chez les hindous et réciproquement. Ainsi s’établissaient des relations entre les divers groupes ethniques qui harmonisaient les différences religieuses. Par exemple, les enfants appelaient les anciens et les précepteurs qu'ils affectionnaient « oncle » ou, ceux de leur âge, « dada », qui veut dire frère, et ce, peu importe leur croyance.
Pour s'attirer les bonnes grâces de son hôte, et par diplomatie, le Kazi mit l'accent sur ces coutumes : « Lorsque le neveu se fâche, l'oncle maternel le tolère, et lorsque l'oncle maternel offense le neveu, celui-ci ne s'offusque pas et ne prend jamais sa mauvaise humeur au sérieux... »
Ils discoururent ainsi de choses et d'autres en guise d'introduction. Après un moment, Nimaï orienta la conversation sur un point plus précis : « Mon oncle, j'aimerais vous poser une question qui me turlupine. — Je t'écoute, dis-moi ce que tu as sur le cœur. — Bien... Vous et toute votre famille, vos enfants surtout, buvez du lait de vache. Pour le plaisir de votre palais, vous le transformez en beurre, en fromage, en yaourt, ainsi qu'en de nombreuses autres préparations. En d'autres termes, vous savez qu'il constitue un aliment vital et bénéfique pour vous. La preuve en est que, lorsque le sein de la mère est tari, vous lui substituez ce précieux liquide. Voilà pourquoi les Védas considèrent la vache comme une seconde mère. Elle est sacrée. C'est grâce au bœuf, qui met sa force à notre service en labourant les champs, que nous pouvons manger des céréales et des légumes. Une telle générosité n'a pas de prix et nous devrions en être mille fois reconnaissants. Mais au lieu de cela, vous tuez ces bêtes innocentes et les mangez ! N'avez-vous donc pas de principes religieux ? D'où tirez-vous le droit de commettre de tels actes ? »
Ce ne sont pas ces arguments qui vont émouvoir le Kazi, lui qui est né dans ce pays où les ancêtres vénéraient la vache comme une divinité. Il y a quelques générations encore, ses aïeux s'adonnaient à ces rituels idolâtres, mais l'islam leur avait ouvert les yeux. Il ne connaît pas les circonstances de cette abjuration, mais il a hérité de ses parents une répulsion envers l'iconolâtrie et une tolérance forcée pour les autres croyances. Pour lui, la seule religion authentique existante est celle qui a été prêchée par le prophète Mahomet, religion d'autant plus sacrée qu'il était le dernier envoyé de Dieu. Il n'a jamais pris au sérieux cette bigoterie qu’affichent les Hindous concernant l’anthropologie, l’animisme ou le végétarisme, et il regrette que ce neveu fortuit le contrarie par ces questions dogmatiques et primitives. Si encore Nimaï eût ouvert le débat sur une matière relative à la foi ou au sentiment religieux, il aurait certainement apprécié, mais il trouve que cet intérêt pour un animal, aussi beau, intelligent ou généreux soit-il, est déplacé.
Il allait lui répondre sans l’indisposer — il ne fallait surtout pas — et en lui signifiant le caractère désuet et arbitraire de cette croyance, même si l'un des plus grands philosophes de l'islam, Al-Ghazâli, au XIe siècle, avait écrit dans l'un des livres les plus estimés de ses coreligionnaires : « La viande de la vache est synonyme de maladie (marz), son lait de santé (safa) et son beurre clarifié de médecine (dawa) ». Mais ce genre de considération ne peut pas l'atteindre, ses croyances ne le lui permettent pas. Et puis, on les oublie vite quand elles ne correspondent pas à nos vues. D'autres philosophes musulmans ont écrit des textes tout aussi appropriés quant à la volonté de Dieu et qui nourrissent mieux ses goûts spirituels.
« Vous avez vos Écritures, lui répondit-il, les Védas et les Puranas, de même que nous avons les nôtres: le Coran et les Traditions (les hadiths). Ils recommandent deux voies : celle de la prospérité matérielle et de la jouissance, ou celle du renoncement et de l'austérité. La seconde prohibe l'acte de tuer les animaux, mais la première ne fait que stipuler les conditions de leur abattage. Si l'animal est sacrifié selon le rituel prescrit par les écritures, il n'y a aucun péché de commis. »
Le Kazi était une personne éduquée et pieuse, et les injonctions scripturaires lui étaient familières. Avec une pointe de défi, il enchaîna : « On retrouve aussi dans les Écrits védiques des consignes semblables et, d'après leurs recommandations, les sages dans le passé ont sacrifié des vaches... »
À ces paroles, Nimaï se cabra : « Les Védas et les Puranas déclarent sans équivoque que les prêtres doivent pouvoir ramener à la vie l'animal qu'ils immolent ! Ils ne peuvent tuer au cours d'une cérémonie que pour des buts scientifiques et religieux. Ils immolaient des animaux âgés et, par le pouvoir des mantras védiques, leur attribuaient des corps nouveaux, jeunes et vigoureux. De ce fait, ces immolations se faisaient plutôt au profit des animaux. Jadis, il y avait de puissants brahmanas pour produire de tels miracles. Dans l'âge de Kali, ces expériences sont interdites, car les brahmanas sont incapables de réciter de manière adéquate les mantras qui confèrent la résurrection. Donc, d'une façon ou d'une autre, hindou ou pas, il est défendu d'abattre un animal pour le plaisir des sens. Dans cet âge, cinq activités sont interdites : le sacrifice de la vache, celui du cheval, accepter l'ordre du sannyasa, l'offrande de viande aux ancêtres et enfanter dans le sein de la femme de son frère. »
Dans les temps védiques, lorsqu'un homme était stérile, son frère pouvait lui donner un enfant. Mais comme le remarqua Nimaï, du fait de la dégradation des mœurs et de la morale, cette alternative singulière n'avait plus sa place de nos jours, même dans la société hindoue. Il en était de même pour les quatre autres prohibitions.
Profitant de la conjoncture, Nimaï ne fit aucun compromis : « Puisque vous autres, musulmans, ne pouvez ramener les animaux à la vie, vous demeurez responsables de leur mort. Par conséquent, vous en subirez les réactions infernales ; les tueurs de vaches sont condamnés à de terribles souffrances. »
Devinant dans le regard de son interlocuteur l'indifférence envers ses convictions, il l'entraîna sur un terrain plus sensible et universel, et discourut sur l'amour. Les humains ne sont pas les récipients exclusifs de l'amour ; celui-ci doit être partagé avec tous les êtres de la création, y compris les plantes. Oui, les plantes aussi vivent. Elles se reproduisent, tombent malades et meurent. Elles nous reconnaissent à notre voix, à nos vibrations ; elles ont des goûts et des inclinations. Bref, du fait qu'elles ne sont pas que matière brute, mais conscience, aussi infime soit-elle, elles sont dignes d'amour. Ce sentiment ne nous empêche pas de rester pragmatiques ; la réalité étant cruelle, pour survivre, une espèce doit en tuer d'autres. Ainsi, avant de manger, un dévot sanctifie sa nourriture en l’offrant à Dieu. C'est ce que dit Krishna dans la Bhagavad-gita : "Que l'on m'offre avec amour et dévotion une feuille, une fleur, un fruit ou de l'eau, et cette offrande je l’accepterai. Les dévots du Seigneur sont affranchis de toute faute parce qu'ils ne mangent que des aliments offerts en sacrifice. Mais ceux qui préparent des mets pour leur seul plaisir ne se nourrissent que de péché." N'est-il pas aberrant de jouir de la compagnie affectueuse d'un chien, d'un chat ou d'un cheval, et de tolérer qu'on les tue selon les goûts et les appétits de chacun ? Non, il faut voir les animaux comme des frères et sœurs, moins fortunés sans doute, mais faisant partie de la grande famille du Seigneur.
À ces paroles, un déclic se produisit chez le Kazi qui observa Nimaï avec condescendance, d'abord, puis, au fur et à mesure qu’il parlait, avec curiosité. Les imams lui avaient toujours chanté les gloires du Coran et du Prophète. Ils n'avaient eu de cesse de lui vanter la prééminence de la religion et de son incomparable sagesse. Comblé par les biens matériels qu’entraîna pour sa famille l’allégeance à l'islam, il s'était, en vertu de sa position, posté en vigie aux avant-postes de l'humanité. Il se rendit compte, en cet instant, que sous l'influence de ses mentors et de sa passion pour faire la guerre, il avait manqué de perspicacité et d'introspection. L'amour... Sur les lèvres de Nimaï, ce mot, galvaudé par les intérêts de chacun, prenait une consonance sacrée. On lui avait bien sûr appris à chérir ses parents, ses frères en Dieu, le Prophète, les anges et Dieu. Justement, peut-on aimer une abstraction absolue ? Dieu ne peut ni être vu, ni compris ; il n'a ni yeux, ni bouche, ni pieds, ni mains. Comment dès lors nourrir un amour pour un Être divin dont on n'a pas la moindre information sur sa forme, ses activités, son entourage et sa résidence ? Maintenant, devant Nimaï, il sentait la précarité de sa position spirituelle ; le fait qu'on ne l'ait pas éduqué sur ces valeurs primordiales lui causait de l'amertume.
« Ceux qui demeurent sous le charme des plaisirs de ce monde ne peuvent fixer leur attention sur Dieu... »
Il écoutait. Ses parents lui avaient inculqué le code qui régit la prospérité matérielle, mais espérait-il vraiment recevoir les grâces du Ciel de cette façon ? On les lui donnerait sûrement pour avoir rempli ses devoirs avec brio et piété, mais ce dont Nimaï parlait, c'était du succès spirituel. Il regretta ses propres paroles au sujet des deux voies que l'on peut suivre, car il anticipait l'argument : cette proposition des Écritures est destinée aux matérialistes endurcis qui, par une réglementation dosée de la gratification des sens et des principes religieux, peuvent réaliser le but de la vie. Oui, ils atteindraient le but, mais quel détour avant d'y arriver, que de naissances en ce monde !
Nimaï s'était tu ; il demeura quelques instants muet. Une pensée l’accapara. Ses yeux fixèrent le Kazi. Puis, sans tergiverser, il continua : « Il y a d'autres incorrections dans vos Écritures, car l'interprétation et la compilation de ces textes, rédigés par personnes interposées, sont quelquefois contraires à la logique et à la raison. »
Par exemple, le Coran avertit ses dévots de respecter les autres religions, mais au lieu de cela, ses fidèles ont brimé les croyants hindous. Qu'entend ce livre saint par « autres religions » ? Allah n'a-t-il pas une centaine de Noms ? Pourquoi, puisque Dieu est illimité, ne pourrait-il pas aussi s'appeler Krishna ou Rama ? Pourquoi devrait-il absolument être perçu à la manière du Coran ? Qu’entendent les musulmans par le retour du prophète Mahomet ? Nimaï ne pouvait-il pas être le messie ? Ou doit-il, mille années plus tard, lui ressembler et prêcher les mêmes enseignements ? Mahomet lui-même fut considéré comme hérétique. Il a fondé une nouvelle religion, bien qu'il ait été le dernier maillon de la chaîne des prophètes judaïques. Des millions de musulmans vont à la Mecque chaque année et tournent autour de la « pierre noire ». Ils la vénèrent comme ce qu'ils ont de plus adorable au monde, et pourtant ils sont les plus grands iconoclastes !
Le Kazi écouta les remontrances et les arguments de son interlocuteur, et il lui fut difficile de résister à son éloquente démonstration. Finalement, convaincu, il avoua : « Cher Nimaï, ce que tu exprimes là est vrai, je l'admets. Nos Écritures ont été compilées il n'y a guère longtemps et elles manquent par endroits de rationalité, comme tu le fais si bien remarquer. Je sais qu'elles contiennent beaucoup d'idées allégoriques qui nous laissent parfois sceptiques. Cependant, étant musulman, et par surcroît un dignitaire, je les accepte, par principe, pour ne pas créer de confusion parmi mes sujets qui ont la foi. Tout bien considéré, l'élaboration de ces Écritures, conçues par les yavanas (hommes et femmes qui mangent de la viande), ne repose pas sur un concept détaillé et clair de la réalité spirituelle. »
______________________________
* A review of beef in ancient India, Gita Press, Gorakhpur.
** On donne malgré tout l'ordre du sannyasa dans la tradition vaishnava, une coutume perçue différemment.
*** Il est intéressant de savoir qu'il n'y a pas, dans le concept védique, d'enfer ou d'êtres qui souffrent pour l'éternité. Bien que l'expression soit utilisée à l'occasion, elle signifie que le séjour est si long qu'on n'en voit pas la fin. Notre constitution originelle et éternelle nous pousse, comme un instinct spirituel, à retourner dans le royaume de Dieu.
Chapitre précédent : Tous dans la rue ! # 19
Prochain chapitre : Une révélation extraordinaire # 21