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Publié par Laziz

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Toutes les disciplines anciennes, comme le yoga, la guerre ou l’histoire exigent une qualification pour se hisser aux principes qu'ils préconisent.

 

 

 

 

Selon la voie empruntée, il fallait pratiquer la continence totale ou être végétarien, pour ne citer que ces deux dispositions. Cette pensée, qui est en quelque sorte un truisme, puisqu'il est évident qu'un enseignant ne veut pas perdre son temps avec un élève peu enclin à l'étude et aux sacrifices, m’est venue à l’esprit alors que je feuilletais un livre, La Kabbale, de Peter E. Miller, en attendant ma comparution à la cour de justice, de l’autre côté de la rue. Tout de go, l’auteur nous prévient fort à propos de la difficulté concernant la transmission du savoir : « On se bute souvent à des érudits ou à des maîtres qui utilisent un langage hermétique et des explications alambiquées qui ont pour effet d’effriter l’intérêt du lecteur et de ralentir sa compréhension de la Kabbale. D’ailleurs, cette barrière du langage a été érigée volontairement pour protéger l’essence même de ce savoir que les kabbalistes ont acquis et acquièrent encore au prix d’une grande discipline. » Quand j’ai répété cela à ma femme, elle me dit que c’est exactement la même impression qu’elle avait, jeune, quand elle tentait de se renseigner sur la culture hindoue en lisant les indianistes français comme Alain Daniélou ou Jean Varenne; elle n’y comprenait rien. Tout une génération de français, en l'occurrence, n'ont rien compris à l'Inde, le berceau de la civilisation et le cœur de la spiritualité mondiale. Les maîtres du savoir en Occident rejetèrent ce trésor de connaissance pour leur évolution intellectuelle et choisir d'ignorer totalement le contenu de cette manne instructive.


Yoga--adoration--spirituel--religion.jpgPour les vrais yogis, en Inde, la prudence était de mise, car l’exploration du corps et de l’esprit permettait de développer des forces puissantes qui, si elles n’étaient pas déployées dans un but pacifique, pouvaient servir aux détriments des autres, et ultimement de soi. Cependant, un tel choix était malgré tout possible et certains maîtres aidaient à les acquérir, si tel était le désir sincère. Dans les récits anciens et contemporains, il y a de nombreux exemples de ces dérives. Tous les yogis ne sont pas de la même enseigne, tout comme les religieux ne sont pas tous pour l'élévation de l'esprit. Ces yogas-là, les pratiquent ceux dont le sacrifice consiste en un rituel du sang. Pour ces individus, le sang représente un objet de purification, un moyen de rédemption. Il est surtout propice à combler les désirs légitimes et égoïstes, tels que marier sa fille, gagner une diplôme, devenir puissant, obtenir son pain quotidien, etc.

Il y a très longtemps, en Inde, avec des amis qui pratiquions le yoga depuis peu, nous nous apprêtions à participer à une fête en l’honneur de Shiva et de sa comparse, Durga ou Kali, je ne sais plus ; participer est un grand mot pour dire que nous désirions voir le déroulement de ces réjouissances religieuses, car ne participe pas qui veut à ces cérémonies. Mais je me souviens que ceux qui nous avaient devancés étaient de retour, écœurés de ce qu’ils avaient vu. En fait, ils n’avaient rien vu, mais deviné. À un moment donné, à la nuit tombante, leurs nu-pieds collaient au sol alors qu’ils s’approchaient du centre des festivités. En y regardant de plus près, ils se rendirent compte qu’ils pataugeaient dans une boue qui était une mixture de sable et de sang ; le sang des sacrifices de chèvres et autres animaux. Pour les gens comme nous, qui idéalisions la spiritualité hindoue et pratiquions la philosophie de l’ahimsa, la non-violence, et par conséquent étions végétariens, ce fut une expérience horrible et déroutante.

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J'avais connu, un peu, tout cela par la religion musulmane de mes parents. Puis, je suis devenu végétarien. Je m'étais passionné pour les héros grecs. J'adorais Homère, Le voyage d'Ulysse, cette plongée dans l'autre monde, celui des ancêtres, quoiqu'ils n'aient eu que celui-là, pas de paradis. Au fur et à mesure que je grandissais, je ne me sentais mal à l'aise avec ces cérémonies dont le noir et le sang forment le passage obligé pour approcher Dieu. Je n'aimais pas le noir ; j'aimais la couleur, j'aimais le soleil et la joie.

 Je ne sais pas pour les musulmans en général, mais mes parents ne buvaient pas de sang. Je n'ai jamais bu de sang. Le flash-back que j'eus à ce moment-là, en Inde, ne me ramena donc pas une scène dans laquelle mon père égorgeait un mouton sur le trottoir, ce que je vis rarement, mais à la mère d'Ulysse, tendant désespérément les bras vers son fils. Et cette scène me faisait si pitié par sa démonstration de l'amour filial que je ne comprenais pas ce que le sang, que je répugne à souhait, avait à voir dans tout ça. L'imagination joue un grand rôle émotionnel chez moi. Je vois, ou revois, et sens les choses comme en direct. Et quand les réminiscences me donnent des frissons de peur, je rejette, comme Ulysse, dont je ne supportais plus le cadre morbide et sauvage de ses passions. Je vous raconte le bout de l'histoire qui nous concerne.

Ulysse--sang--mort-et-ame.jpgUlysse se persuade qu'il lui faut parler aux morts, ces trépassés qui lui étaient chers de leur vivant, comme sa mère, Agamemnon ou Achille. Pour cela, il invoque leurs âmes ( je me rendrais compte plus tard, à mesure que je grandissais, que de tel spectre n'avaient rien d'une âme en tant que telle, mais étaient des esprits, en fait) et leur promet de sacrifier, à son retour, la plus belle génisse s'ils veulent bien se montrer à lui. Pourquoi donc les morts aiment-ils la viande et le sang, la violence ? « À Tirésias, il promet de réserver un bélier noir sans tâche, le meilleur de son troupeau. Vient le moment d'égorger un agneau et une brebis noire en faisant couler leur sang vers le fleuve des enfers, l'Érèbe. Alors de tous côtés surgissent les âmes des morts... » Pourquoi donc sont-ils ainsi attirés par le sang ? Que font sa famille et ses amis dans un lieu aussi sinistre, au lieu d'être à l'air libre, sous le soleil, dans un endroit au moins égal à celui de notre Terre ? Mais là, dans cet endroit sombre et humide, pour satisfaire leurs mornes désirs, ces êtres fantomatiques ont besoin de sang ! «Toutes ces âmes cernent Ulysse en poussant des cris semblables à ceux des chauves-souris. » Il doit cependant, et avec fermeté, à la pointe de son glaive si nécessaire, empêcher tout ce monde interlope qui lui est si familier, d'atteindre le sang et de le boire avant le moment prévu, avant que Tirésias ait parlé. «Voilà donc ce que le destin lui a réservé. Mais Ulysse n'a pas le temps de s'attarder sur les paroles du devin car il aperçoit sa mère qui vient, muette et les yeux baissés. Ce n'est que lorsqu'elle a bu le sang chaud qu'elle peut le reconnaître. » De là, le peu d'estime que j'ai pour les rites grecs.

En Inde, j’ai appris que le sang est impur, au même titre que la bile, le mucus ou les excréments. Sauf exception ; la fleur de lotus émergeant de la boue, le musc de la glande d’un cerf, ou le sang de la vache transformée en lait. Blanc, pur, safi en arabe, d’où le soufisme. Les yogis dans la vertu, dont l’objet d'adoration est l’âme suprême, ou plutôt Âme suprême devrais-je écrire, n’auraient pas accepté un disciple qui a le goût pour le sang ou continue de cultiver des désirs matériels. Il va de soi qu’un tel disciple est végétarien et ne pratique pas les rites recommandés par les dieux pour les sacrifices d’animaux, encore moins d’humains, comme cela se pratiquait partout dans toutes les civilisations anciennes. Pas d’alcool, pas de jeux de hasard et pas de relation avec le sexe opposé. Cette dernière règle s’applique plus Tuer le fils, juif, religion, sacrificeimpitoyablement pour les gays. Le processus est sérieux. En plus d’une grande compréhension du corps qu’il maîtrise grâce aux postures et à la respiration, les sens du yogi et son esprit pénètrent au-delà des limites des apparences. Le résultat est extatique et n’a rien de comparable avec ce que je décrivais plus haut: le sang, le sexe et la violence, cette façon détestable et si prisé d’en finir avec le bouc émissaire.

Pour en revenir à ce passage sur la Kabbale, dont il est dit qu'il faut protéger le savoir des forces malveillantes, il y est spécifié également, qu'une qualification est requise, « une grande discipline », pour s’engager sérieusement sur la voie, en l'occurrence le judaïsme, et c’est ainsi que fonctionnaient les sociétés anciennes, par spécialisation, groupe (secte), classe, apprentissage : le maître enseignait au disciple. Un des plus vieux textes spirituels du monde, la Bhagavad-gita, décrivait cette relation ainsi : « Cherche à connaître la vérité en approchant un maître spirituel; enquiers-toi d’elle auprès de lui avec soumission, et tout en le servant. L’âme réalisée peut te révéler le savoir car elle a vu la vérité. »

 


 

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Nous sommes tous égaux, mais il faut un bouc émissaire,
à cause du goût pour le sang.

 

Dans la fureur, le feu et l'extase

                       
  


 

Liens en relation : Le jeu de la mort
La mémoire chez les savants grecs. 

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