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24 Janvier 2026
Nimaï est revenu de l'est du Bengale, suivi de ses étudiants et doté d'autorité, de prestige et d'argent. Ses manières, cependant, sont devenues étranges, frisant le délire. Lorsqu'on lui demande des explications, il élude l'examen et les complications en se déclarant malade, disant qu'il a des problèmes avec les airs dans le corps, les nadis. Ceux-ci sont des canaux ténus comparables aux méridiens de la médecine chinoise. Selon la médecine védique, plus ancienne encore, lorsque les courants d'air subtils qui circulent dans le corps sont perturbés, cinquante-neuf sortes de maladies peuvent se manifester, dont l'une est la folie ; et Nimaï se comporte parfois comme un fou, du moins en apparence.
En plus, dans son enseignement du sanskrit, il y mêle si étroitement ce qui a trait à Krishna que les étudiants ont l'impression d'assister à un cours de religion. On essaya différents moyens pour le dissuader de changer de méthode, mais rien n'y fit. Quelque recommandation qu'on lui présentât, il prouvait par une logique implacable que ses explications étaient des plus sensées. Personne n'osait plus lui tenir tête. Selon leur appréciation, certains s'en sont allés quand ils ne purent le supporter davantage, d'autres restèrent pour la qualité de ses cours ou pour s'imprégner de sa sainteté.
Il ne fait aucun doute qu'une nouvelle vie commence pour Nimaï. Lui qui avait si peu d'intérêt pour la religion, l'y voilà engagé, car il ne s'en tient pas à une contemplation passive mais prêche le culte de Krishna avec une vigueur inouïe. Que s'est-il passé à Gaya pour que Nimaï revienne ainsi transformé ?
Cette ville se situe à environ quatre cents kilomètres à vol d'oiseau à l'ouest de Nadia. Lieu saint réputé, puisqu'on s'y acquitte par excellence des devoirs envers les ancêtres, Nimaï a voulu y accomplir les rituels d'usage en l'honneur de son père. Comme nous allons le voir, ce voyage l'aura conduit à une expérience spirituelle décisive.
À Gaya, il existe un fameux temple de Vishnou. En fait, seuls ses Pieds y sont adorés. Il est dit qu'il y a très longtemps, lorsque Vishnou descendit sur terre, il y laissa ses empreintes pour le bien de l'humanité. Quand l'événement est-il arrivé ? On ne saurait avancer de date historique rationnelle. Bien que l'édifice soit monumental, par un contraste frappant, le sanctuaire est petit. Il est de forme circulaire et les Pieds saints sont imprimés dans le sol, sur une protubérance rocheuse, au centre de la pièce, et protégés par une garde circulaire à peine plus haute que la cheville.
Lorsque Nimaï est arrivé sur les lieux, des symptômes d'extase l'ont submergé. Phénomènes étonnants car d'habitude il ne montre aucun intérêt marqué pour ce qui a trait au vaishnavisme. Les prêtres sont impressionnés par ses émotions et s'en réjouissent. Chaitanya les a conquis.
Ce jour-là, Nimaï remarque la présence d'Ishvara Puri, un sage qui, quelques mois auparavant, avait visité la maison familiale et l'avait ému. Ishvara Puri avait quant à lui noté avec intérêt l'érudition précoce et singulière de l'enfant.
Aussitôt, Nimaï est allé à sa rencontre et lui a offert ses hommages prostrés. Les yeux embués, et incapable de se contenir, il lui dit : « Ces rituels que nous pratiquons ici ne procurent des bienfaits qu'aux personnes à qui ils sont dédiés, mais votre présence en ce lieu lui octroie un caractère plus divin, puisque tant d'ancêtres vont bénéficier de votre passage. Car, quand les pèlerins visitent ces oasis saintes, ils laissent là leurs péchés, mais c'est par la puissance de purification d'âmes libérées comme vous que ces endroits sont assainis ; vous êtes donc plus important que ces sites de pèlerinage. Il est dit aussi que ceux qui foulent leur sol et se baignent dans les cours d'eau et les lacs sacrés, sans toutefois rencontrer les grandes âmes qui y vivent ou les fréquentent, sont comparables à des vaches ou des ânes. Par conséquent, je vous supplie de m'accepter comme votre disciple et de me faire goûter au nectar qui s'écoule des pieds pareils au lotus de Krishna.
— Écoute, pandit, je sais qui tu es, car personne au monde ne peut posséder le savoir qui est tien. »
Ishvara Puri faisait allusion au débat qu'ils avaient eu ensemble quand lui-même résidait à Nadia, lors de sa visite. Il avait écrit un livre sur Krishna qu'il venait de terminer et, comme il savait Nimaï être le plus grand érudit de la région, il lui avait demandé de vérifier si le manuscrit contenait des fautes. « Ces écrits, lui avait répondu le jeune Nimaï, sont des descriptions de la nature de Krishna par un pur dévot ; si quiconque y découvre une faute, c'est qu'il est un pécheur de premier ordre. Un pur dévot ne rédige rien qui ne soit authentique, qui serait le produit de l'imagination. Un ignorant peut, lorsqu'il offre des prières dans un temple, commettre des fautes, tandis qu'un brahmana peut le faire avec une diction méritoire, mais Dieu ne voit aucune différence entre les deux. Il est sensible à ce qui vient du cœur, non à l'érudition. Chercher des fautes dans de tels écrits revient à fulminer l'anathème, parce que rien ne procure plus de plaisir à Krishna qu'un de ses dévots qui le glorifie au moyen de la plume. Ce que vous avez rédigé doit être reconnu comme une expression de votre amour pour Krishna. Qui aurait l'audace d'en relever des erreurs ? »
Alors que Nimaï était en train de justifier sa posture, Ishvara Puri avait senti monter en lui l'extase qui bientôt s'était diffusée dans chaque parcelle de son corps. Il insistait : « Je sais que tu ne critiqueras pas sans raison le contenu de cet ouvrage, mais des fautes ont pu s'y glisser par inadvertance et je voudrais que tu me les indiques. »
Ainsi, pendant sa longue visite à Nadia, Ishvara Puri entretenait des discussions de ce genre avec le jeune Nimaï, pour le bonheur de tous ceux qui étaient présents.
Un jour, Nimaï finit par trouver une faute dans un poème et la lui fit remarquer : « ... Vous auriez dû utiliser, ici, un verbe différent, et non pas atma nipodi. »
Après une longue discussion technique, Ishvara s'en alla chez lui et étudia avec minutie les recommandations de Nimaï. Il ne saisissait pas son point de vue et cela l'agaçait, sans qu'il se laisse abattre pour autant. Sa notoriété le dépeignait comme un pandit de grande envergure ; il s'attaqua à résoudre le problème sur-le-champ. Comparant donc les explications de Nimaï avec d'autres Écritures, il considéra les différents effets grammaticaux qui pourraient ressortir si on choisissait des interprétations différentes ou si l'on jonglait avec les mots. Mais après s'être donné toutes les peines du monde, il ne put déceler la moindre faute. Le lendemain, quand Nimaï vint le rencontrer, il avoua son dilemme : « J'ai considéré ton objection à ce que j'utilise la racine de ce verbe, mais j'en suis arrivé à la conclusion que c'est toi qui te fourvoies ; ce n'est certainement pas paradpaidi comme tu l'affirmes, mais bel et bien atma nipodi. »
Nimaï avait été plus que ravi à Nadia de se confronter à l'intelligence et à la détermination d'Ishvara Puri à prouver la pertinence de ses écrits. C'est pourquoi, à Gaya, à la vue de ce maître spirituel, alors que les larmes lui coulaient des yeux, ce sont ces instants de grande joie qui ressurgirent en lui et qui faisaient son bonheur au-delà de toute attente. Ishvara Puri lui dit : « La nuit dernière, j'ai fait un rêve dans lequel j'ai vu Krishna, et maintenant je te vois, toi... N'est-ce pas là une étrange coïncidence ? Et surtout que depuis le jour où je t'ai aperçu pour la première fois à Nadia, je n'ai pas cessé de penser à toi ; en fait, tu règnes sur mon esprit. »
C'est donc à Gaya, sur la terre natale d'Ishvara Puri, que Nimaï fut initié. À partir de ce jour, il changea radicalement d'attitude et de caractère. En tout temps, il évoquait les Noms de Krishna et tombait sous l'action d'un mystérieux ensorcellement qui lui faisait perdre la tête. Il se roulait alors par terre et criait : « Seigneur Krishna, vous avez dérobé mon cœur et vous vous êtes enfui ! Quel chemin avez-vous emprunté pour que je vous retrouve ? Seigneur, Seigneur, où êtes-vous ? »
Du jour au lendemain, Nimaï se désintéressa des livres, de la grammaire et de la rhétorique pour ne parler et n'écouter que les activités de Krishna. Dans ces phases aiguës de sublimation qui se matérialisaient par des transes délirantes, ses disciples s'occupaient de lui et faisaient preuve de beaucoup de tact pour le raisonner : une fois, il avait décidé de tout abandonner et d'aller vivre à Vrindavana. Ils réussirent tant bien que mal à le ramener à Nadia dans sa famille. Durant le retour, Chaitanya avait exprimé son immense satisfaction d'avoir été initié par Ishvara Puri dans l'amour divin, la bhakti. Il révéla son désir de s'absorber tout entier dans cette voie et de consacrer ses efforts à répandre la conscience de Dieu autour de lui et dans le monde entier. Comment pouvait-il en être autrement ?
Les dévots, surtout ceux qui ont revu Nimaï depuis son retour de Gaya, s'étonnent de ses transformations. Auparavant, il se désintéressait du vaishnavisme et consacrait beaucoup de temps à étudier et à enseigner les Védas d'une façon académique. Aujourd'hui, il danse et chante jour et nuit, incitant les autres à en faire autant. On l'entend répéter : « Un dévot engagé à chanter les saints Noms devrait être aussi tolérant qu'un arbre. Si on l'insulte ou on le frappe, il ne devrait pas protester, car un arbre, même si on lui coupe les branches et qu'il se dessèche, ne se plaint pas. Ainsi devrait se comporter un vaishnava. Si une bonne âme lui offre de la nourriture, il l'accepte volontiers, mais dans le cas contraire il ne devrait se nourrir que de fruits et de légumes faciles à se procurer. Il lui faut toujours chanter les saints Noms et se satisfaire de ce que lui envoie la Providence. Ainsi, sa dévotion pour Krishna s'établira pour de bon. Celui qui se pense plus humble qu'un fétu de paille dans la rue, qui est plus tolérant qu'un arbre, et ne s'accorde aucune prérogative, tout en étant disposé à offrir ses perpétuels respects à autrui, celui-là peut chanter les saints Noms du Seigneur en tout temps. » Lorsque la foule, qui ne se trompe pas quant à la valeur de ce nouveau mystique, est subjuguée par son comportement et ses paroles, il déclame alors : « Écoutez, vous tous ! Accrochez ces paroles à votre cou et portez-les comme un collier de perles afin que vous vous en souveniez à chaque instant. »
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