Les grands enjeux de société et les idées qui en font la trame, avec humour, passion et gravité.
16 Avril 2013
Yudhistir était le meilleur des hommes, c'était le fils de Dharma, le dieu de la justice. C'est aussi le dieu de la mort et des enfers. Bien qu'il soit ainsi glorifié pour ses qualités humaines et spirituelles par tous les hommes (sauf exception, Duryodhane, qui le poussera à trancher leur différent par les armes, de là la guerre de Kurukshetra ), Yudhistir était avant tout un guerrier et, comme tous les guerriers, passionnés et impulsifs, il adorait le jeu de dés. (À souligner que les dés sont la plus ancienne forme de jeu de l'histoire du monde et que c'est en Inde que l'on retrouve les premières traces ; le Rig-Véda en parle, notamment.)
C'est ce qui le perdra, les dés, lui, sa femme, ses frères et tout le royaume. On peut rechercher de multiples causes à la bataille de Kurukshetra. Et toutes auront leur pertinence. Certains diront que c'était la volonté de Dieu, Krishna, comme il l'explique Lui-même à Arjuna, juste avant de commencer à se battre; instructions qui se retrouvent dans la Bhagavat-gita. D'autres diront que c'est à cause de l'insulte faite à une femme, Draupadi. D'autres, encore, que c'est à cause de la haine de Karna, le fils abandonné par Kunti, par conséquent, le frère aîné des Pandava ! Eux, n'étaient pas au courant, seul Bhisma le savait, et Karna. D'ailleurs, beaucoup attribuent la faute de toute cette malheureuse saga à Bhisma. Et d'autres encore à Kunti. Mais Dhritarastra, le roi aveugle et laxiste envers son fils injuste, Duryodhane, n'est pas en reste. Outre sa position de roi, donc responsable, il était partial et cela l'avait conduit à accepter l'injustice. Aveugle, il ne pouvait voir le mal que perpétrait son fils, mais il recevait le moindre détail des événements par son ministre. Et l'on peut citer ainsi plusieurs autres causes, comme la gentillesse et la tolérance extrême de Yudhistir, ou la colère inextinguible de son frère, Bhima. Pour ce dernier, le règlement par les armes constituait le seul devoir d'un guerrier envers l'offense commise à l'égard de Draupadi : il jura de briser les hanches de Duryodhane. Ainsi de suite, d'innombrables déclencheurs à cette guerre inégalable par sa dimension dans les annales de l'histoire peuvent être invoqués ; mais, le jeu, dans le Mahabharata, demeure le vice à la source du drame qui s'y déroula. Le jeu est un destructeur des hommes et des sociétés ; c'est la morale du Mahabharata que tout un chacun peut en déduire. Et quand ce sont les plus hauts responsables de la nation qui s'y adonnent, alors tout le monde en pâtit.

Le dharma et le roi Yudhistir
Il est plutôt difficile de traduire le concept du dharma en une idée simple. On peut lui trouver comme équivalent, lorsqu’il s’agit de l’individu, la vertu, le mérite ou le devoir. Et plus généralement, si l’on fait allusion à l’ordre des classes sociales en relation aux dieux ou au cosmos, on parlera alors de loi ou de justice et de règles fondées sur les Védas et la parole des sages qui ont marqué la culture védique par leurs enseignements. Par exemple, le dieu de la mort, Yama, comme signalé dans le Mahabharata, s’appelle Dharmaraja ; il est aussi le père de Yudhistir. Par conséquent, celui-ci est aussi surnommé Dharmaraja, non seulement par filiation mais parce que Yudhistir personnifie le dharma mieux que quiconque dans l’histoire du monde. Jamais il ne forcera les désirs de ses supérieurs, jamais il ne s’imposera pour réclamer ses droits, il croit et respectent ses ainées, la justice, les dieux, les brahmanas, la religion, et eux seuls sont habilités à dicter sa conduite. C’est seulement lorsque tous les moyens pacifiques auront été invoqués en vain, et sous le conseil de Krishna, Dieu en personne, qu’il se décidera à provoquer cette guerre qu’il savait aux conséquences épouvantables. À la fin de celle-ci, alors qu’il avait regagné son royaume, dégoutté par tant de folies meurtrières, il abandonna son trône et se retira dans les montagnes pour pratiquer la méditation.

Légende: Krishna, offrant ses bénédictions à Yudhistir.
En retrait, Bhisma est mourant sur un lit de flèches. La scène se passe pratiquement
au début de la bataille, la nuit. Les quatre frères se tiennent derrière Krishna.
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Nous faisons un grand saut dans l'histoire de cette saga et donnons-là un chapitre de la fin du Mahabharata.

Après la bataille de Kurukshetra, Yudhistir fut sacré empereur et régna pendant plus d'une décennie. Mais à la terrible nouvelle de la mort de Krishna, ainsi que de la majeure partie des membres de sa dynastie, qui se sont entretués selon la prophétie, il décida de laisser son royaume et de se retirer comme renonçant dans les Himalayas. C’était plus qu’il ne pouvait endurer. Il fut suivi sans hésitation ( tous pour un, un pour tous ! ) par ses frères et Draupadi qui partageaient son affliction au plus haut point ; et un chien se joignit au groupe. Celui-ci s’était particulièrement attaché à Yudhistir et trottait derrière lui, collé à son ombre. Malheureusement, à part Yudhistir et son chien, tous périr sur le trajet. Le destin qui venait de frapper mortellement sa race ne les épargnait pas. Bref, lui seul et son chien arrivèrent vivants devant Indra, le roi des rois et le patron du paradis. Là, Yudhistir, étonné, aperçu Duryodhane, leur ennemi juré, tout souriant et jouissant des plaisirs édéniques. Regardant anxieusement ici et là, Yudhistir n’aperçut ni ses frères ni sa femme. Il s’enquit alors, tout remué de la présence de son cousin haineux, du lieu où se trouvaient ses frères ? Indra lui répondit qu’ils étaient en enfer ! Comme si la vie n’avait pas été assez dure et injuste avec lui, voilà que dans l’autre monde le mauvais sort le poursuivait ! Comment les dieux, ces êtres supérieurs et justes, pouvaient-ils s’accommoder d’un tyran comme Duryodhane, tout en sachant que ses frères, les meilleurs des hommes, souffraient en enfer !? L’injustice était flagrante mais Indra lui expliqua que dans son royaume paradisiaque les choses ne se résumaient pas à la morale terrestre, il lui fallait abandonner ses préjugés. Impossible, c'est l'abomination de la désolation, pensa-t-il en son fort intérieur et il pressa Indra de lui permettre sur le champ d’aller rencontrer ses frères en enfer, il ne pouvait tolérer une minute de plus cette situation des plus déplorables. Indra se rendit à son désir et lui fournit un guide qui l’accompagna sur le chemin sinistre de l’enfer. Là, il retrouva effectivement ses frères qui furent si heureux de le revoir ; leurs souffrances se trouvaient atténuées du fait de sa présence. Yudhistir décida par conséquent de rester avec eux dans ce lieu infâme : si Duryodhane, qui est du bois dont on fait les égarés, résidait dorénavant au paradis, cette libération n’était pas pour lui, il préférait de loin partager le sort de ses frères. (Cela me rappelle le voyage d’Ulysse pour retrouver sa mère au royaume d’Hadès, je vous place le lien où je raconte cette histoire qui a un goût de sang.)

Prenant acte de sa décision, le guide s’en retourna au palais d’Indra et lui raconta son expérience. Ravis, Indra, Dharma, Narada et de nombreuses personnalités se rendirent à la rencontre de Yudhistir. Au fur et à mesure qu’ils progressaient, le chemin auparavant jalonné de matières infectes et de signes de mauvais augures, se transformait en un paysage sublime. Quand ils arrivèrent sur place, il ne restait plus aucune trace de ces horreurs. Enchanté, mais demeurant sur ses gardes, Yudhistir demanda à ses hôtes la signification de cette métamorphose. Indra prit la parole : « Nous t’avons fait passer à travers un dernier test. À partir de maintenant, tu vas rejoindre tes frères qui se trouvent déjà sur les planètes supérieures réservées aux hommes et aux femmes les plus méritants, ceux dont les actions sont des exemples de vertu pour tous les être de l’univers. Ce que tu as vécu là, mon cher, était l’illusion de l’enfer, maya ; elle n’a duré en fait que quelques minutes pour toi et à peine plus longtemps pour ta famille. Tu devais passer par ces désagréments à cause de ton hésitation sur le terrain de bataille à mentir lorsque Krishna te l’a demandé. Pour ta gouverne, sache que selon les lois du dharma, notamment celle du karma, après la mort les âmes qui ont vécu une vie de pécheur viennent d’abord au paradis pour jouir de leurs bonnes actions –il faut rappeler, insista Indra, que Duryodhane est mort comme un soldat et que pour tout soldat abattu sur le champ de bataille, les planètes édéniques lui sont assurées, sans aucun doute. Après le fruit de leur mérite épuisé, ils devront aller subir la peine qui leur est échu, s'il en est, en enfer. Il en va exactement de même, mais à l’inverse, pour ceux qui ont passé leur vie à faire le bien, dans l’amour de Dieu; ils vont d’abord, en coup de vent, au royaume des morts purger leurs fautes, puis ils accèdent au mien.
Ainsi prend fin le Mahabharata, l’exaltante épopée qui raconte la vie des cinq Pandava et de leur ami Krishna, le seigneur des mondes spirituels et matériels. Cette saga marque la fin d’un âge et le début du nôtre, le kali-yuga, qui commença il y a approximativement 5000 ans.

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