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Publié par Laziz

Une chaude journée en perspective. Disons-le d'emblée, le quatrième jour est un désastre pour les Kauravas. Pourtant c’était bien parti avec Bhisma décidé à réduire de moitié le camp adverse. Arjuna le vit venir et alla à sa rencontre pour briser son élan. Rapidement la confrontation devint le centre d’attraction et engagea les chefs de guerre les plus vaillants. Drona et ses hommes s’attaquèrent à Arjuna, ce qui incita son fils, Abhimanyu, à venir le seconder. Il combattait avec une telle dextérité que Drona, Kripa, Salya et Duryodhane, qui tentaient de contenir ses attaques, étaient incapables de le distinguer de son père en cet art. C’était un moment mémorable que de le voir sur son char, debout, avec son arc en train de défier les plus grands guerriers de son époque par ses rafales de flèches meurtrières. Finalement, Bhisma quitta l'endroit pour suivre son plan initial : en découdre avec Arjuna. Ce dernier n’avait pas oublié l’incident de la veille et il se doutait bien que Bhisma ne lui ferait pas de cadeau.

Partout ailleurs sur le champ de Kurukshetra les combats étaient intenses et cruels. Encore une fois, Bhima s'était transformé en furie. À un moment donné, Duryodhane l’attaqua avec une douzaine de ses frères. Le Pandava se réjouit de l’occasion car enfin son rêve allait se réaliser. Il faut dire que Duryodhane n’est pas un pleutre et à la massue il égale Bhima. Il était conscient qu’il lui fallait neutraliser Bhima le plus tôt possible s’il voulait redonner courage à ses frères; ceux-là le craignaient comme les serpents redoutent l’aigle Garuda. Il fit appel à l’armée de Magadha (aujourd’hui le Bihar, au Nord-Est) avec ses 10 000 éléphants. Bhima n’en fut que plus excité car il était las de cette lutte à l’arc et au javelot qui l’occupait depuis quelque temps. Devant la horde de mastodontes qui s’élançaient vers lui en faisant trembler la terre, il s’empara de sa lourde massue, lâcha un cri de guerre effroyable et sauta de son char. Il déambulait au milieu des mammifères et ceux-là s'écrasaient au sol, agonisant et se vidant de leur sang, chaque fois qu'il frappait à droite ou à gauche. Les frères de Duryodhane, épouvantés, se réfugièrent derrière les éléphants. Mais hommes ou bêtes, Bhima ne faisait aucune différence, tout être vivant assez proche de sa massue avait les os brisés, ils étaient hachés comme chair à pâté. Son neveu, Abhimanyu, ne se laissa pas intimider non plus par l’armée de pachydermes. Quand le roi de Magadha fonça sur lui avec son éléphant enragé par les drogues qu’on lui faisait ingurgiter pour mieux trucider l’ennemi avec ses défenses, il attendit patiemment qu’il soit à sa portée pour lui décocher une flèche qui s’enfonça dans le front de l’éléphant. Celui-ci s’effondra sur le coup, mort. Et le roi n’eut même pas le temps de se ressaisir que le fils de Subhadra lui trancha la tête avec une flèche en pointe de croissant de lune. « Bravo ! » hurla Bhima par-dessus le vacarme infernal. Il était fier de lui et il pouvait compter sur son aide. Le barrissement des éléphants blessés et agonisants remplissait l’espace au point que la terreur s’empara de tout le troupeau qui maintenant tirait à hue et à dia. En fuyant, ils écrasaient soldats et coursiers de leur propre camp en créant un désarroi effroyable. Faisant tournoyer sa massue au-dessus de sa tête, Bhima ressemblait à Shiva au moment de la dissolution du monde. Il saisissait les soldats sur les chariots et les jetait au sol pour les achever comme des bêtes. Son corps était tout entier barbouillé de sang, de moelle et de chair. Drishtadyumna, Abhimanyu et Shikandi vinrent l’appuyer et le massacre des Kauravas se perpétua à une folle allure.

Le vieux Bhisma ne pouvait laisser faire plus longtemps cette abomination; il se fraya un chemin à travers la mêlée et soudain le redoutable Pandava se trouva en face de lui. Mais Satyaki intervint au bon moment et attaqua l’Aïeul avec tant de hargne que les Kauravas se rassemblèrent autour d’eux et la mêlée devint générale. Bhima se concentra alors de nouveau sur les fils de Dhritarastra, ne voulant pas laisser échapper ses proies si proches. Ils répondirent en le criblant de flèches. Quelqu’un surgit avec un char sur lequel il sauta et il les pourchassa frénétiquement. Duryodhane lui barra le chemin et un duel à l’arc s’ensuivit. Il lui envoya adroitement une flèche que Bhima reçut en pleine poitrine, si profondément qu’il vacilla. Mais il s’en remit rapidement et lui rendit la pareille. Apercevant ses frères, qui avaient repris du poil de la bête à la suite de son étourdissement, il se jeta sur eux comme un loup se jette sur un troupeau de moutons. D’un coup vif et précis, sans qu’il ait eu le temps de le voir venir, il tua l’un d’eux. « Et d’un, s’écria-t-il! Il m’en reste encore quatre-vingt dix-neuf. » Chacun viendra à son jour et à son heure. Les autres n’eurent pas le temps de s’apitoyer sur le sort de leur frère, Bhima en tua huit le temps de le dire. Il jubilait de ce début d'extermination. Devant les soldats qui observaient l’horrible scène, indécis quant à l’attaquer ou à prendre les jambes à leur cou, il adopta soudainement un aspect terrifiant et il sortit la langue de sa bouche grande ouverte, à l’instar de la déesse Kali lorsqu’elle est en train d’épancher sa colère.

C’était plus que Bhisma ne pouvait supporter. Malgré tout, il aimait ses petits-enfants, les Dhritarastras. Il demanda au puissant et renommé Bhagadatta* d’attaquer Bhima avec son énorme éléphant avant qu’il ne décime les autres frères. La bête était connue pour sa nature démoniaque, elle n’avait pas grand chose à voir avec les pachydermes habituellement domestiqués et préparés pour les champs de bataille. Celui-ci était gigantesque et de ses défenses il déchiquetait les chars comme des boîtes d’allumettes et de sa trompe qu’il agitait les soldats voltigeaient en grappes. Trônant sur sa croupe, le roi Bhagadatta projeta un javelot de la puissance d’un éclair sur Bhima qui le reçut en pleine poitrine. L’impact le secoua rudement et il s’agrippa à son étendard tant la souffrance l’indisposait. Ghatotkacha, son fils, se précipita à sa rescousse. Fou de rage, il usa de ses pouvoirs magiques. Il apparut soudainement sur un éléphant et attaqua Bhagadatta qui ne savait pas se défendre efficacement contre ce guerrier aux artifices mystiques et mortifères. D’autres êtres maléfiques se matérialisèrent, montés aussi sur des éléphants tout aussi invraisemblables et chargèrent furieusement Bhagadatta sur sa bête. Encore une fois ce fut la débandade et Bhagadatta, d’ordinaire toujours maître de la situation, était dépité. Il fallut envoyer des escadrons pour le tirer d’embarras. Mais la situation ne pouvait pas durer, les Kauravas étaient mal en point et Ghatotkacha hors de lui. Il rugissait et se tordait comme un monstre enivré par l’odeur du sang. En plus, Bhima s’était remis de sa blessure et il avait rejoint son fils. C’était une véritable boucherie et les corps déchiquetés des hommes et des animaux s’entassaient les uns par-dessus les autres. On envoya des renforts. Du côté des Pandavas, on remarqua le mouvement des troupes et ils accoururent à leur tour sur les lieux pour prêter main forte au père et au fils. Le choc des deux armées fut terrifiant et le bruit des armes s’entrechoquant assourdissait le ciel et la terre. Ghatotkacha semblait omniprésent. Par moment sa tête semblait toucher les nuages, il ressemblait à un volcan en éruption qui emportait tout le monde par le feu et les roches incandescentes. Et soudain il devenait invisible puis réapparaissait en un autre lieu, plus mauvais que jamais. Bhisma s’alarma à la vue de ce cyclone démoniaque en action et il prévint Drona et Duryodhane : « Cela ne va guère être facile, même Bhagadatta éprouve des difficultés face au déchaînement du fils de Bhima. Ghatotkacha est un être très irritable et il va nous faire payer cher le mal que nous avons infligé à son père. Ce type est un rakshasa et avec la nuit qui commence à poindre sa colère va aller en crescendo. À ce point-ci de son état mental, même Indra ou les Rudras* ne pourraient le faire plier. Il serait irresponsable d’envoyer nos hommes contre lui. Mes chevaux sont extrêmement fatigués, tout comme je le suis. Le crépuscule n’est pas loin, il vaut mieux sonner l’hallali et se retirer. Demain sera un meilleur jour pour continuer la bataille.

* Bhagadatta : Roi de la province d'Assam, dans l'Est de l'Inde. Il était le beau-père de Drona.
* Rudras : des dieux qui sont des manifestations partielles de Shiva


Jour 4 ou la bataille des éléphants

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