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Publié par Laziz

« Alors ils entendirent la voix de l'Éternel Dieu,
qui parcourait le jardin vers le soir... »

Genèse 3.8


Dans un hôtel, je trouve une Bible posée sur la table de nuit. Je l’ouvre machinalement au premier chapitre, la Genèse, un rituel que j’accomplis souvent lorsque je décide d’en lire un bout, ce qui est assez rare à vrai dire. Cette fois-ci des détails me sautent aux yeux. Dieu dit : « Que la terre produise des animaux… » L’explication est suffisante écrite ainsi, mais l’auteur a cru bon d’ajouter le qualitatif « vivants », et encore l’expression « selon leur espèce », ce qui donne : « Que la terre produise des animaux vivants selon leur espèce. » Bizarre à première vue, car si la terre produit des animaux, on s’imagine mal qu’ils ne soient pas vivants… Si cela me chicotte, j’imagine que le lecteur me lisant devrait trouver à son tour cette redondance étrange, non ?

À côté de chez moi vivent des Témoins de Jéhovah sympathiques et je leur emprunte une Bible pour comparer. Ce n’est pas mieux ; mais pire ! À la place de cette phrase, je lis : « Que la terre produise des âmes vivantes selon leur espèce. » Une âme vivante est définitivement un oxymore. Sans parler que cette secte (j'emploie ce mot de façon non péjorative) ne croit pas du tout en l’âme mais dans la résurrection des corps. Dans mon livre à moi, la Bhagavad-gita, l’âme est spirituelle et éternelle.¹

Plus loin dans ce chapitre, on se rend compte que les juifs vivaient en ces temps-là dans un autre paradigme culturel. Partant, on ne peut guère parler de civilisation et de moralité comme entendues de nos jours ou même comme les autres peuples de la planète à ce moment-là concevaient les us et coutumes. Je parle principalement de l’Inde puisque j’en fais l’étude, la description et la critique depuis quelques années.

Le récit de la Genèse nous laisse l’impression qu’en ce début du monde la vie morale et pratique y est primitive et sauvage. Le premier homme et la première femme, Adam et Ève, créés par les mains de Dieu et à son image, respectivement sortis de la terre et d’une côte d’Adam, transgressent la seule règle que Dieu leur demanda de suivre, celle de ne pas manger de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Singulièrement, c’est un animal, le serpent, le plus rusé d’entre eux (et parlant leur langue…), qui leur explique qu’ils ne mourront pas pour autant s’ils en consomment. Au contraire, leur susurre-t-il : « Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront, et que vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal. » Des dieux !? Qu’est-ce que cette espèce ? Je retourne quelques lignes plus haut pour vérifier si cette catégorie aurait échappé à ma lecture, mais il n’est pas question de cette race supérieure, ni de l’origine de ce serpent extraordinaire qui semble dans le secret des dieux. Dieu décrit ainsi sa création « vivante » : il y eu d’abord les animaux, plus précisément, les oiseaux, le bétail, les reptiles et les poissons ; puis vinrent l’homme et la femme. Ces derniers auront domination sur les animaux.

Un arbre qui sent le fagot en diable

Je reprends ma Bible des Témoins de Jéhovah pour comparer. Dans leur interprétation, ils ont tout simplement supprimé les dieux pour les remplacer par un « Dieu » unique. Pas unique dans le sens d’exceptionnel, comme les premiers monothéistes l’envisageaient, mais seul et sans concurrent ou associé. Pourtant, à la page suivante, et dans toutes les Bibles que je consulte, le pluriel reprend sa place. Ainsi il est écrit que c’est à la sueur de leur front qu’ils trouveront à se nourrir et Dieu les revêtit tous deux d’habits de peau. ( La tenue vestimentaire, remarquera-t-on, n’était pas encore d’un grand luxe en cette région du monde, faut-il croire; en Inde, par exemple, ce sont les anachorètes qui se vêtaient ainsi. À la création de l’Univers, les personnages importants, hommes ou femmes, venaient au monde très souvent dans toute la force de l’âge, parés de beaux vêtements et portant des bijoux. ) Fermons la parenthèse. Donc, « L’Éternel Dieu dit : Voici, l’homme est devenu comme l’un de nous, pour la connaissance du bien et du mal (c’est moi qui souligne, bien sûr). Empêchons-le maintenant d’avancer sa main, de prendre de l’arbre de vie, d’en manger, et de vivre éternellement. » Et Dieu les chassa manu militari du paradis. Mais pourquoi ne voulait-il pas qu’ils deviennent comme l’un d’eux ? Et qui sont-ils ? Parle-t-il des anges ? Le texte, jusqu’à présent, ne souffle mot sur cette énigme. (Mais dans les Psaumes, il est écrit : « Car qui dans le ciel, peut se comparer à l’Éternel? Qui est semblable à toi parmi les fils de Dieu? (Voir la note de bas de page sur cette question.)*



 

Mais revenons à nos moutons et à l’alimentation d’Adam et Ève. Ce qui retient mon attention, c’est que Dieu ne mentionne pas que la chair des animaux servira à satisfaire leurs appétits. C’est étrange mais la prescription est écrite noir sur blanc. Je cite le passage : « Et Dieu dit : Voici, je vous donne toute herbe portant de la semence et qui est à la surface de toute la terre, et tout arbre ayant en lui du fruit d’arbre et portant de la semence : “ce sera votre nourriture.” » En d’autres termes, si l’on prend la parole de Dieu au pied de la lettre, il enjoignit aux humains d’adopter une diète végétarienne. Et je serais le premier à m’en féliciter si l’incohérence apparente à ce sujet ne plombait ce chapitre de la Genèse, car plus loin le texte est plus ambivalent à ce sujet. Je m’explique. Une fois que Dieu eût chassé Adam et Ève du jardin d’Éden, le couple rendu à lui-même combla ses désirs sexuels et mit au monde deux enfants, Caïn et Abel. L’un devint berger et l’autre laboureur. « Au bout de quelque temps, raconte la Bible, Caïn fit à l’Éternel une offrande des fruits de la terre; et Abel, de son côté, en fit une des premiers-nés de son troupeau et de leur graisse. » Mais Dieu dédaigna l’offrande végétarienne au profit de la viande.

 

Des retouches monothéistes.

Ce texte, provenant du livre de Jean Soler, L’invention du monothéisme, peut nous éclairer quant à cette confusion : « L’intervention la plus visible est l’ajout d’un nouveau récit sur la création du monde : Genèse 1, le chapitre qui ouvre sur la Bible actuelle, où ce n’est plus, comme dans les cosmogonies assyro-babyloniennes qui ont influencé Genèse 2-6, l’ensemble des dieux qui participent aux diverses étapes d’une œuvre commune, même si l’un d’entre eux y joue un rôle primordiale, mais un dieu unique appelé Élohim : “Au commencement Élohim créa les cieux et la terre”, Gn 1. »

À la fin de son livre, Soler y va d’une autre précision : « Élim, pluriel d’el, est un doublet d’élohim, pluriel d’éloha. Les “fils d’élim” désignent les dieux pris globalement, comme les “fils d’Adam” désignent l’humanité. »

1. L’âme, selon la Bhagavad-gita
Dieu, Krishna, dit : Les maîtres de la vérité ont conclu à l'éternité du réel et à l'impermanence de l'illusoire, et ce, après avoir étudié leur nature respective.
Sache que ne peut être anéanti ce qui pénètre le corps tout entier. Nul ne peut détruire l'âme impérissable.
L'âme est indestructible, éternelle et sans mesure; seuls les corps matériels qu'elle emprunte sont sujets à la destruction. Fort de ce savoir, ô descendant de Bharata, engage le combat.
Ignorant celui qui croit que l'âme peut tuer ou être tuée; le sage, lui, sait bien qu'elle ne tue ni ne meurt.
L'âme ne connaît ni la naissance ni la mort. Vivante, elle ne cessera jamais d'être. Non née, immortelle, originelle, éternelle, elle n'eut jamais de commencement, et jamais n'aura de fin. Elle ne meurt pas avec le corps.
Comment, ô Arjuna, celui qui sait l'âme non née, immuable, éternelle et indestructible, pourrait-il tuer ou faire tuer?
A l'instant de la mort, l'âme revêt un corps nouveau, l'ancien devenu inutile, de même qu'on se défait de vêtements usés pour en revêtir de neufs.
Aucune arme ne peut fendre l'âme, ni le feu la brûler; l'eau ne peut la mouiller, ni le vent la dessécher.
L'âme est indivisible et insoluble; le feu ne l'atteint pas, elle ne peut être desséchée. Elle est immortelle et éternelle, omniprésente, inaltérable et fixe.
Il est dit de l'âme qu'elle est invisible, inconcevable et immuable. La sachant cela, tu ne devrais pas te lamenter sur le corps.
Et même si tu crois l'âme sans fin reprise par la naissance et la mort, tu n'as nulle raison de t'affliger, ô Arjuna aux-bras-puissants.

___________

 

Et plus encore:
L’invention et la violence du monothéisme

Voici un texte à propos que j’extrais de L’invention du monothéisme de Jean Soler : « Les gnostiques ( du grec gnôsis, ‘connaissance’ ; il s’agit ici du savoir réservé aux initiés), malgré la diversité des individus et des écoles, ont en commun ce raisonnement : le monde que nous connaissons, le nôtre est mauvais ; or le Dieu auquel nous croyons a nécessairement toutes les perfections ; donc le monde n’est pas son œuvre. L’apport principal de la gnose ( qui cherche à corriger le monothéisme judéo-chrétien par le dualisme iranien poussé à son extrême ) consiste à séparer l’idée de Dieu de l’idée de Créateur.* Le premier gnostique répertorié est Simon le Mage (ou le Magicien), originaire de Samarie; il a vécu au 1er siècle de notre ère. Les Actes des apôtres, le connaissent. La littérature chrétienne primitive raconte que, dix-sept ans après la mort de Jésus, Simon a eu avec l’apôtre Pierre une discussion de trois jours où il a soutenu que le Dieu de la Bible, le Créateur, est un Dieu méchant. Le Très Haut, dont l’essence est Bonté, l’avait envoyé pour créer le monde. Tous les maux dont souffrent les hommes sont de son fait. Cette révélation, dont ni Moïse ni Jésus n’ont été gratifiés, Simon disait la tenir du Dieu inconcevable et inconnu, le Dieu des dieux. »

 

* Dans la cosmogonie hindoue, c’est Brahma, le premier être de l'Univers,
qui crée le monde, et non Dieu.


Pour en lire plus à son sujet :

 

« En janvier 2009 paraît La Violence monothéiste, aux éditions de Fallois.* Comparant les civilisations des dieux multiples – celles de la Chine et principalement de la Grèce – avec les civilisations du Dieu unique, Jean Soler estime que le monothéisme peut conduire à l’intolérance et à l’extrémisme. Qu’ils soient réels ou imaginaires, les meurtres et les massacres collectifs ordonnés par le dieu de la Bible obéiraient à une logique totalitaire : un seul Dieu, un seul chef et une doctrine unique au service d’un seul peuple. Cette idéologie, qui porte à l’élimination des adversaires, à l’extérieur, et des déviants, à l’intérieur, pour peu que les circonstances le permettent, se serait transférée, sous des formes variées, dans les peuples devenus chrétiens ou musulmans. Jean Soler revendique, en conclusion de la violence monothéiste, un « scepticisme constructif » qui engagerait à la tolérance. »

* Passage tiré de Wikipédia

Liens en relation :
(Le mesonge de Jacob à son père)

Est-ce Dieu qui parle dans la Bible ?

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