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Publié par Laziz

Ou l'enfant qui voulait voir Dieu.

http://www.dollsofindia.com/dollsofindiaimages/comics/tales-of-vishnu-EW04.jpgQuand il est question Dieu, on pense tout de suite à la Bible, l'ancienne et la nouvelle, et le Coran bien sûr, ces trois grandes religions, comme on disait toujours autrefois. Les choses n'ont guère changé sauf que, dorénavant, on inclut le bouddhisme comme grande religion. Mais c'en est une sans dieu, originellement. Après, avec les transformations politiques et les superstitions, on en a rajouté à la pelle. Il y en a une autre, néanmoins, de religion, grande et fertile en savoir, c'est la religion hindoue, mais celle des temps anciens, période que l'on désigne sous le vocable de « védique », c’est-à-dire ce qui a trait aux Védas ou qui en a l’esprit. C'est elle qui m'a le plus inspiré quant à la dimension spirituelle et à la structure objective du monde matériel. Dans celle-ci, on parle de Dieu et des demi-dieux à profusion et je veux vous en raconter les mystères et les merveilles. Je ne sais pas si j'aurai la force et le courage de mener la tâche jusqu’au bout, mais je me lance. Je dis ça parce que quand j'étais en Inde, la dernière fois, j'ai écrit sous forme de brouillon tout le Mahabharata que je destinais à la jeunesse mais je n'ai encore rien entrepris avec, c'est dire. Hier soir cependant, j'ai raconté une histoire à des enfants et je leur ai promis de la transcrire et de l'illustrer. Je retrousse donc mes manches et je livre ce récit très à propos que j’ai titré : Si Dieu existe, je veux le voir et lui parler.

inde haridwar gange

Dans l'un des volumes des Puranas, l'histoire de Druva, l'enfant qui voulait rencontrer Dieu, est racontée comme suit: Un jour, une des deux femmes du roi Uttanapad, la première, aperçoit Druva, âgé de cinq ans, assis sur les genoux de son L-enfant-Druva-frustre.jpgpère, en train de jouer ensemble. Son sang ne fait qu'un tour. Elle attrape vigoureusement l'enfant et le soustrait des mains affectueuses de son père. Ce dernier, interloqué par tant de rudesse subite, la dévisage sans comprendre quelle mouche l'avait piquée. Mais puisque Druva n'est pas sorti de son ventre, elle, la favorite, il est impensable que l’enfant d’une concubine se laisse aller à de telles familiarités; seul son propre fils peut jouir de ce privilège! 

Entendant ces fielleuses paroles, Druva fut blessé au plus profond de lui lorsque son père garda le silence au lieu de prendre sa défense; ou au moins le consoler par des paroles. Mais le roi était si lié à son épouse qu'il semblait approuver ses manières frustes à son égard. Tout en larmes, il alla trouver sa mère et se plaignit de l'incident. La pauvre lui avoua qu'elle ne pouvait rien faire contre la conduite de sa belle-mère et qu'il devait prendre son mal en patience.

«Non, non, et non! Je veux jouer avec mon père et elle ne m'en empêchera pas! Pourquoi mon frère, lui, peut monter sur ses genoux et pas moi?! Pourquoi ne vas-tu pas voir le conseiller de mon père et lui parler de cette injustice?
- Mon enfant, répondit la mère en pleurs, personne ne peut intervenir dans cette affaire; cette femme tient ton père dans le creux de sa main, seul Vishnou, le Dieu des dieux, peut influencer la volonté du roi.
- Dieu? interrogea Druva, mais allons le voir tout de suite et demandons-lui de m'aider, il n'y a pas de raison que mon frère puisse jouer avec Père et pas moi.
- Mais ton père est le roi, on ne peut pas intervenir!
-Tu viens tout juste de me dire que Vishnou avait autorité sur lui. De toute façon, ce n'est pas lui qui commande mais ma belle-mère! Je veux rencontrer Dieu et lui raconter toute l'histoire!
- Calme-toi, lui répondit sa mère, voir Dieu n'est pas aisé, mon fils. Seuls les sages et les yogis peuvent se targuer de faire sa connaissance personnelle, et seulement en des circonstances très rares.
- Mais pourquoi eux ont la possibilité de lui parler et pas moi? Tu m'as d’abord affirmé qu'il pouvait m'aider et maintenant tu rapproches du comportement de mon père la discrimination qu'il exerce sur les hommes: seuls les sages et les yogis peuvent le rencontrer.»
Je dois maintenant faire une parenthèse et vous décrire la conception hindoue du temps pour mieux placer dans le contexte ce récit aux accents fabuleux. 

Ne dit-on pas qu'une image vaut mille mots? Je vous en ai donc concocté une. Ce qui est illustré-là correspond à la durée d'une journée de la vie de Brahma, le créateur de cet univers, un petit selon la cosmogonie védique. On déduit qu'il en existe des millions dans le cosmos. La nuit du démiurge dure autant et il vit cent ans, relativement à son statut. À la fin de son existence, tout l'univers est détruit. Puis le processus recommence avec un nouveau Brahma. Faites le calcul... 

Donc, pour en revenir à notre enfant, Druva, il vécut dans le satya-yuga. Par conséquent, la vie des humains à cette époque était de 100 000 ans! Durant notre ère, le kali-yuga, l'âge moyen est de cent ans; pour le précédant, il était de 1000 ans, le suivant 10 000 ans et le dernier, ou plutôt le premier, 100 000 ans. C'était l'âge où l'on pratiquait le yoga en tant que tel, pratique qui devenait désuète au fur à mesure que le temps avancé. C'est pour cette raison que lorsqu'un individu proclame qu'il s'adonne sérieusement au yoga, comme l'ashtanga, qui consiste à maîtriser la respiration par des postures et à méditer ainsi sur Dieu, cela me fait sourire. De plus, l'environnement était pur, ce qui se prêtait mieux à cette forme spirituelle de réalisation de soi. 

quatre-yuga.jpg

Face aux questions de ce garçon encore si jeune et perturbé par le comportement des adultes, sa mère ne lésine pas sur les explications afin d’éviter que le mental ne reste traumatisé par l’expérience. « Écoute mon enfant, Vishnou est impartial; il aime tout le monde, mais ceux qui l'adorent par la pensée, les austérités et les actes lui sont les plus chers. Un coup de tête ne suffit pas à obtenir sa présence.  

 Quand tu étais dans ton berceau et que tu pleurais pour recevoir mon attention, j’attendais d’abord que tu cesses par toi-même, lorsque tu persistais, je venais enfin te faire un câlin et te donnais de quoi te distraire. Mais si cela ne suffisait pas, je comprenais alors qu’il ne s’agissait pas d’un caprice de ta part, je te prenais dans mes bras et cherchais de tous mon cœur à soulager ton mal être. Il en va de même avec Dieu, si notre prière est sincère, il nous entendra. Les yogis pratiquent leurs ascèses pendant des

milliers d'années; seulement les plus déterminés et les plus purs gagneront le privilège de sa vision. Même ton père, roi et maître des océans, de toutes les terres et les montagnes dans toutes les directions, ne peut le rencontrer à moins d’avoir entrepris un grand sacrifice, comme celui de ton grand-père, mené par des brahmanas experts et à un moment propice. Ce n'est pas rien. Cela exige beaucoup d'or, de pierres précieuses, de grandes quantités de ghi (beurre clarifié) et des mantras chantés dans une prononciation parfaite; une seule erreur et la cérémonie peut mal tourner et engendrer la catastrophe sur l’assemblée présente et leurs familles. Il ne faut pas prendre cette idée à la légère, mon enfant, Dieu n’est pas le gouverneur d’un puissant état, il est une force terrible. Tu en serais écrasé par son énergie comme un insecte, avant même de percevoir une étincelle de sa splendeur personnelle.
- Si Dieu aime tout le monde, s’enquit naïvement Druva, m'aime-t-il?
- Mais bien sûr qu’il t’aime. - Il ne peut pourtant pas aimer ma belle-mère autant que toi, alors que tu es plus gentille qu'elle?! Jamais tu ne ferais de mal à mon frère parce que c'est son fils et pas directement le tien. Ne t’appelle-t-il pas ‘maman’, tout comme je le fais envers elle?
- Ce sont là des questions pour les sages, pas pour ta mère. Dieu a ses plans et nous avons les nôtres. Ils ne doivent pas entrer en conflit.
- Mais ce plan est injuste alors! Si les yogis et les sages peuvent voir Vishnou, moi aussi je veux le voir et je ferais tout en mon possible pour qu'il en soit ainsi!
- Quand tu seras plus grand, le reprit sa mère avec douceur, tu comprendras mieux. Dieu agit toujours pour notre bien. » 

Vishnou-Dieu-Inde.jpg

Frustré et furieux, Druva trouva cette détermination sociale injuste. Il y réfléchit longuement durant la nuit, bouillonnant d'impatience. Depuis l’incident, sa mère et lui se lamentaient sur leur sort mais rien ne changeait à la situation. Il décida donc de cesser ces gémissements et de passer à l’action. Une distraction en guise de consolation ne le satisferait pas; si Dieu réside dans la forêt, il allait la fouiller de fond en comble et le débusquer. C’était là son plan, puéril à souhait : trouver Dieu, en personne, et se plaindre de ce traitement inique. Comme sa mère ne le prenait pas au sérieux, il allait donc lui montrer de quel bois il est fait. Durant la nuit, il quitte incognito la maison et s’enfonce dans la forêt, seul. 

À nouveau, il est nécessaire de donner quelques détails sur le caractère de cet enfant assez typique en fait d’un esprit de classe royale, aux vertus quasiment inscrites dans le sang, à l’intuition redoutable digne des plus grands commandants; “nécessaire” d’autant plus lorsque l’individu est d’une stature précoce et exceptionnelle. Il faut des exemples de ce genre pour éclairer l’humanité quant au sens de l’existence, du moins c’est ce que pensait l’auteur de cette histoire, Vyasa, également l’auteur du Mahabharata et de tous les écrits védiques majeurs. La société hindoue est divisée en quatre catégories principales; 1, les brahmanas, la classe des intellectuels, 2, les guerriers, ce qui comprend administrateurs et policiers, 3, les commerçants et les fermiers, 4, les servants et les ouvriers. Aujourd’hui, on ne tient plus compte de ces distinctions nulle part, à tord ou à raison. Pourtant le tempérament et les qualités d’un brahmana, d’un commerçant ou d’un servant, ne sont pas les mêmes chez un soldat. Or, de nos jours, lorsqu’un pays s’en va en guerre, il ne recrute pas des individus adaptés spécifiquement à cette fonction, et ce sont par conséquent des soldats tout à fait déconnectés des principes et des devoirs inhérents au guerrier qui se retrouvent sur les champs de bataille. Nos soldats présents ne sont plus ceux d’hier. Les romains ont initié cette forme de recrutement sauvage, indistinct, et les conséquences de cette méthode ont été remarquées fort à propos par L.F. Céline à nouveau durant la bataille de Valmy (1792) et décrite par Goethe. Il en brosse un tableau ironique dans son livre Au bout du tunnel que je paraphrase. Je vous invite à lire ce passage époustouflant*. Bref, la volonté et le courage d’un vrai soldat ne sont pas ceux d’un brahmana pour qui la vue du sang ou la souffrance peut indisposer ou faire peur, ce qui n’est pas le cas d’un soldat de premier rang, comme le sont généralement les membres d’une grande famille royale, les ksatryas. 

* Céline: Voyage au bout de la nuit

Autres liens en rapport: Je veux voir Dieu!

Deux visions de l’Inde ancienne
L'histoire de Ganesh

Introduction au Mahabharata

 

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