Les grands enjeux de société et les idées qui en font la trame, avec humour, passion et gravité.
31 Janvier 2026
De la joie et de l'espoir s'emparent des habitants des villes lors du passage de Nimaï. Il devient le libérateur d'une religion empêtrée dans les rets de traditions désuètes et dénaturées par des spéculateurs imbus de leur savoir. Car, à cette époque déjà, il est difficile d'identifier les mentors dignes de respect des détracteurs, voire des malfaiteurs qui n'en finissent pas d'imposer leurs avis, de faire la loi et parfois même d'avoir recours à la violence. C'est ce qui se passe dans l'épisode suivant, avec Nityananda pour héros.
Petite digression avant de débuter. Il faut présenter Nimaï par le nom qu'on lui connaît depuis peu : Mahaprabhu, le « Maître des maîtres ». On réserve cette désignation à une personnalité réalisée et exceptionnelle ou à un Avatar. Titre honorifique, il est désormais attribué à Nimaï, car partout il est question de lui, de Mahaprabhu. Charismatique et plein d'entrain, il prêche sur chaque place de marché et prodigue les instructions de Krishna à Arjuna contenues dans la Bhagavad-gita. Il frappe à chaque porte et organise des réunions où les habitants chantent jusque tard dans la nuit. Il se propose de voyager dans toute l'Inde pour faire connaître son message divin. Son propre nom, prophétise-t-il, sera connu dans chaque ville et village du monde entier : « sarvatra pracare hoibe more name ». Et, à la manière rapide et spontanée avec laquelle le peuple se convertit au vaishnavisme, à la puissance d'envoûtement et de persuasion qui émane de sa personne, on ne doute pas de sa prédiction.* Chaque jour, il divise ses compagnons par groupes de deux et les exhorte à convaincre et supplier tous ceux qu'ils rencontrent de servir Krishna, leur Maître et Bienfaiteur, et de chanter son saint Nom.
Les hommes qu'il envoie prêcher ne sont pas ordinaires. Rappelons-le : Srivas Thakur, Advaita Acharya, Haridas Thakur, Murari Gupta et d'autres furent les précurseurs du mouvement de sankirtana. D'après le verdict de maîtres estimés, leurs vies exemplaires sont dignes de susciter l'intérêt du monde entier. Lorsque Chaitanya embrassa le vaishnavisme, Rupa et Sanatana Goswami, Raghunath Goswami, Jahnava Devi, la femme de Nityananda, pour n'énumérer que quelques noms de cette nouvelle génération, se joignirent à lui. Plus tard, ils inoculèrent leur attachement à Chaitanya à d'autres personnalités non moins brillantes, comme Srinivas Acharya, Jiva Goswami, Narottama Das Thakur, Shyamananda Pandit, etc.
Parmi tous les saints de cette époque, un a été volontairement omis du fait de sa nature exaltée et de son caractère singulier : c'est Sri Nityananda. Sa personnalité étant trop complexe, on peut difficilement le cerner sans s'étendre sur les détails de sa vie. Ce faisant, on se bornera à le présenter brièvement ici.
Nityananda était pourvu d'un caractère excentrique qui lui valait le vocable d'avadhuta. Le terme désigne un saint homme ne faisant aucun cas des contingences et des mœurs de ce monde. De prime abord, l'avadhuta a l'air d'un fou. Les individus de cette trempe ne peuvent être distingués des déments que par les spiritualistes avertis. Il est né en 1474 dans le village d'Echakra, situé à cent kilomètres au sud de Nadia. Son enfance a été marquée par les récits des divertissements de Krishna. Il passait son temps à monter des pièces de théâtre qui subjuguaient l'auditoire. « Mais où as-tu appris tout cela ? », lui demandait-on, ce qui le faisait sourire. Comme il savait, par inspiration divine, que Chaitanya n'avait pas encore révélé sa vraie identité et qu'il préférait jouer au pédagogue, si l'on peut dire, il décida de voyager. Il quitta la maison familiale dès l'âge de douze ans. Le moment venu, c'est-à-dire quand Chaitanya revint de Gaya, il se rendit à Nadia, incognito.
Chaitanya devina sa présence et envoya Haridas Thakur et Srivas Pandit à sa recherche. Il leur dit : « Une grande personnalité est arrivée aujourd'hui parmi nous, trouvez-la et ramenez-la ici. » Ils passèrent la ville au peigne fin, mais revinrent bredouilles. Alors Chaitanya, comprenant l'esprit de Nityananda, accompagné de ses amis, alla le trouver. La rencontre fut mémorable.
Nityananda était assis en méditation. Quand il les entendit, il releva la tête et dévisagea les nouveaux venus. Que pensait-il ? Que signifiait ce regard inquisiteur ? Ce silence ? Pour dissiper la gêne, Chaitanya demanda à Srivas de réciter un verset du Srimad-Bhagavatam. Il entonna d'une voix chaude : « Très tôt ce matin, Krishna se leva et souffla dans son cornet de vacher pour réveiller la communauté des pâtres. Il désirait aller pique-niquer sur les berges de la Yamuna. Leur petit-déjeuner sous le bras, tous ensemble, les veaux ouvrant la marche, ils quittèrent Vrindavan dans un nuage de poussière et s'enfoncèrent dans la forêt. » Il n'en fallut pas plus pour émouvoir Nityananda. Il se leva et, dans un élan passionné, s'écria : « Mahaprabhu ! » et embrassa Chaitanya. Enlacés, ils pleuraient de joie comme deux frères se retrouvant après une longue absence.**
Les dévots de Chaitanya déclareront que Nityananda n'est nul autre que Balarama, le frère de Krishna, apparu à Vrindavan il y a cinq mille ans.
Un des plus importants hommes liges de Chaitanya est donc Nityananda. Il se livre à la prédication avec tant d'enthousiasme qu'il lui arrive parfois de s'oublier et de ne pas respecter les us et coutumes que le peuple protège avec ferveur. Cet être étrange, aveuglé par le bonheur, peut très bien par exemple accoster une jeune fille dans la rue et, en dépit du bon sens, lui parler et agir envers elle avec familiarité, ce qui lui vaut maintes réprimandes et entraîne de fâcheuses situations.
Un jour, accompagné de son ami Haridas Thakur, il rencontre deux alcooliques de mauvais aloi. Il s'agit de criminels sans scrupules, riches et ingrats, de ces brahmanas de caste qui, malgré leur extrême déchéance et leur cruauté, exigent qu'on les traite avec tous les honneurs dus à cette classe privilégiée. À leur passage, tous s'écartent. Il vaut mieux disparaître de leur vue et ne pas être confronté à leur arrogance. Mais Nityananda, prêcheur intrépide, ne tient pas compte des règles fondamentales qui régissent la simple raison. Il s'approche d'eux. Jagaï et son frère Madhaï, abrutis par l'alcool, titubent. Leur besoin de boire n'est plus mû par un simple désir de se divertir, ils sont d'invétérés alcooliques.
Bref, ce n'est certes pas le moment de les sermonner, mais Nityananda passe outre ces considérations et les aborde avec innocence : « Chers frères, pourquoi perdez-vous votre précieux temps en vaines distractions ? Pourquoi de nobles personnes comme vous ne chantent-elles pas les saints Noms ? S'il vous plaît, glorifions ensemble le Seigneur et je vous promets que vous goûterez bientôt aux délices de la félicité. »
Nos gaillards, on s'en doutait, n'ont pas le sens des civilités. Ils se sentent insultés et ne se posent aucune question quant à cette rencontre insolite. Ils décident toutefois d'avertir ce nouveau venu du danger qu'il court. Madhaï le toise et, d'une voix rauque, tonne : « Toi, le missionnaire, et ta bande, disparaissez de notre vue avant que la moutarde ne nous monte au nez ! Ignorez-vous qui nous sommes pour oser nous importuner ainsi ? Si vous ne savez pas quoi faire, allez dans vos temples ennuyer les statues avec vos prières ridicules, mais n'essayez pas de convertir les incorrigibles matérialistes que nous sommes, sinon vous en aurez pour votre grade. Allez, oust, décampez de notre chemin et basta ! »
Il a prononcé ces dernières paroles en balayant l'air de la main, comme s'il voulait chasser de sa vue les deux prêcheurs que l'apostolat a rendus insensibles aux insultes et qui semblent ignorer sa colère.
Haridas pressent le malheur. Il estime plus sage de se tenir à l'écart, mais Nityananda ne le voit pas du même œil ; ces deux bougres ont également droit à l'amour de Dieu. Il suffit de purifier leur cœur des désirs matériels. Pour lui, il n'y a pas deux poids, deux mesures, il n'y a pas d'exception à son travail de recrutement, tout le monde doit s'immerger dans l'océan extatique du chant des saints Noms. Il répond donc à Jagaï et Madhaï : « Non, non, vous n'avez pas compris ! Je n'essaye pas de ravir votre bien, ni de vous tromper, je désire simplement vous faire profiter du plus précieux trésor qui soit. Je vous promets que toutes vos fantaisies et distractions paraîtront éphémères en comparaison de ce cadeau que je veux vous offrir. »
Bien que prudent et perplexe quant au résultat que produira la plaidoirie de son partenaire, Haridas ne peut empêcher ce qui suit. La réaction des deux lascars est aussi prompte que violente. Il a tout juste le temps de recueillir dans ses bras le corps inerte de son ami qui s'affaisse, tel un arbre frappé par l'éclair : l'une de ces brutes lui a fracassé une bouteille de vin sur le front. La chair s'est déchirée et le sang baigne son visage.
Un instant plus tard, Nityananda rouvre les yeux. Bien qu'ayant perdu connaissance, il se souvient néanmoins des faits. En dépit des insistances de Haridas pour l'immobiliser, il se redresse, tenant sa main en forme de visière sur l'arcade sourcilière pour empêcher le sang de l'aveugler. À la surprise de tous, il fend la foule de ses larges épaules, à la recherche des malfaiteurs. Lorsqu'il les aperçoit, il se rue sur eux. Déconcertés, ils se tiennent sur la défensive, n'anticipant rien de bon. Dès que Nityananda arrive à leur hauteur, il les accable de ces propos : « Vous êtes de pauvres incroyants sans aucune conscience de la valeur d'un serviteur de Dieu. Votre jugement erroné vous empêche de comprendre la dimension spirituelle ; il ne s'appuie que sur vos expériences infâmes et ridicules de ce monde en proie à la jalousie et à la concupiscence. Vous n'avez aucune conscience morale. Vous ignorez tout de l'amour, de la miséricorde, du pardon et de la magnanimité. Vous pensez donc qu'en me frappant vous alliez me convaincre d'abandonner ma prédication ? Oh, comme vous manquez de bon sens ! Au contraire, vous ne faites que stimuler mon désir de vous sortir de l'ignorance qui recouvre votre existence et vous empêche de goûter aux délices spirituels. »
Ces ferventes paroles intriguent ces hommes au cœur dur. Ils ne peuvent comprendre qu'après avoir été frappé aussi sauvagement, Nityananda revienne à la charge avec une telle détermination et abnégation. « Peut-être avons-nous offensé un vrai saint ? », se questionnent-ils. Puis, comme par enchantement, ils réalisent que les sermons de ces deux missionnaires sont appropriés à tous égards et un sentiment bizarre naît en eux : ils ont honte. Pour la première fois, ils ont honte. Il faut dire que la transformation qui s'opère tient du miracle, leur vie de débauche ayant été jusque-là à l'épreuve de tout scrupule.
Cette scène pathétique est interrompue par la venue précipitée de Nimaï. Un fidèle dans la foule, s'étant aperçu que Haridas ne pourrait empêcher Nityananda de rester au contact des malfrats et craignant le pire, a couru le prévenir. Sans attendre la fin de l'histoire, Nimaï s'était précipité sur les lieux, rouge de colère. Une passion impétueuse émane de lui à un tel point que tout le monde en est perturbé.
Lorsque Jagaï et Madhaï l'aperçoivent, ils appréhendent soudain la gravité du drame. Quelque chose d'inhabituel s'est produit aujourd'hui. Jamais auparavant ils n'avaient expérimenté une telle complexité de sentiments nouveaux. Mais surtout, personne ne leur avait inspiré autant de crainte que cet être qui incarne à leurs yeux... la mort.
Nimaï n'a pas besoin qu'on lui explique la situation. Tout de suite, il repère les deux gredins et, levant le bras, l'index pointé vers le ciel, il invoque son arme divine, puissante, suprême, celle que Vishnou utilise pour trancher la tête des démons. Elle apparaît à l'instant comme un disque doré, tournoyant autour de son doigt.
Jagaï et Madhaï, dégrisés par tous ces événements inhabituels et étranges, pressentent le danger imminent. Ils tombent aux pieds de Nimaï et le supplient de les pardonner. Mais lui ne veut rien entendre. Le sang qui s'écoule du front de Nityananda lui interdit toute clémence ; il s'apprête à détruire cette vermine dont la mort brutale ne serait qu'une généreuse punition. À cet instant, Nityananda l'agrippe désespérément par le bras et s'écrie : « Non, non, Mahaprabhu, que faites-vous là !? »
L'immobilisant dans son élan, il lui lance un regard rempli de miséricorde et lui dit : « C’est moi qui les ai provoqués. Leur ignorance les empêche de comprendre nos désirs et leur luxure d'apprécier les valeurs justes. Je vous en prie, soyez indulgent envers eux. En les exécutant, quel sens accordez-vous à votre mission en ce monde ? Vous êtes apparu parmi nous pour libérer les plus déchus, n'est-ce pas ? Ce sont eux, de toute évidence, les plus déchus, et ce sont eux qui doivent être sauvés en premier ! »
Nimaï est touché par tant de bonté, de chaleur et de magnanimité. Ces arguments et la pureté des motifs font sourdre dans sa poitrine de douces et agréables ondes de félicité. Il retient un sourire, ainsi que l'envie d'embrasser Nityananda, car le moment n’est pas propice.
Par contre, Jagaï et Madhaï sont en train de vivre de pénibles moments. La transformation qui s'effectue en eux les arrache de leur état perturbé pour les plonger dans une autre sorte d'agitation où se confondent l'effroi, la stupeur, l'ébahissement, la vénération, le regret et, surtout, le dégoût d'une vie gâchée et criminelle. Dans leur regard, qui invoque maintenant la grâce, on peut lire l'épouvante. Comme une détonation de canon, elle pulvérise toute leur arrogante fierté.
Nimaï, adouci par les paroles de Nityananda, s'adresse à eux sur un ton impérieux : « Vous devez la vie à ce dévot magnanime que vous avez frappé. S'il n'en tenait qu'à moi, vous seriez déjà en enfer. Je considère cependant inutile de vous gracier si vous ne vous repentez pas. J'exige que vous deveniez des dévots parfaits et que vous chantiez les saints Noms. »
En disant cela, il leur lègue, par les lois subtiles et spirituelles, le plus précieux des cadeaux : l'amour de Dieu. Dorénavant, Jagaï et Madhaï seront célébrés pour leur dévotion, et les siècles à venir témoigneront du prestige dont ils auront joui auprès du peuple depuis leur conversion. Encore aujourd’hui, on se recueille sur leurs tombes, devenues lieux de pèlerinage.
_____________________________
* La prophétie s'est réalisée ; aujourd'hui, on parle de Chaitanya sur tout le globe.
** À cet endroit, un petit temple commémoratif du nom de Gaura-Nityananda a été érigé.
Chapitre précédent : Une révélation extraordinaire # 21