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Publié par Laziz


« Dès que l’on veut s’instruire sur la vie humaine, ce qu’on dit, absurde ou non, doit être premièrement laissé dans son état naïf, qui vaut cent fois mieux qu’un arrangement vraisemblable, dont vous ne tirerez que des lieus communs. Alain, Les Dieux

Les clés du MahabharatJe suis arrivé vers la fin du livre de Dominique Wohlschlag, au chapitre 12 : « La ruse dans le Mahabharata, marque de l’âge de Kali ». Avant de lire ma réaction à ce propos, je voudrais signaler que j’ai bien aimé ce livre, malgré que, paradoxalement, ce n'est pas de mon goût. Je vous en donne la raison par cet extrait tiré de la page 137.

« Dans de nombreuses occasions, surtout lors de la bataille décisive, Krsna, (sic) c’est-à-dire l’avatar, la divinité suprême incarnée, exhorte ses compagnons à employer des moyens que la morale, et notamment le code de conduite des ksatriyas, réprouve. »

Vous avez là une des pierres d’achoppement qui nuit à la compréhension du Mahabharata et, bien sûr, à celle de Krishna en tant que Dieu, la personne suprême. (Je ne tiens pas compte de l’aspect moral posé ici, à tort ou à raison.)

Ce passage met en évidence l’erreur de l’auteur qui ne perçoit pas l’ampleur et la profondeur de l’œuvre qu’il a étudiée. Les raisons de cette difficulté, je les imagine : il doit ou être athée ou, à l’instar de Georges Dumézil, amoureux éperdu de la Grèce, il n’éprouve pas d’attraction pour l’Inde et sa culture millénaire. Ou il est chrétien, ce qui le limite dans ses recherches vu la distance, pour user d’un euphémisme, que les trois monothéismes ont entretenue avec assiduité envers les idolâtres et les païens, termes avilissant et rejetable qu’emploient ces traditions religieuses avec aplomb pour désigner les croyants hindous. Ou serait-ce dû à la grille de lecture à partir de laquelle il interprète symboliquement les faits ? Ce faisant, il a recours à des spéculations réductrices au lieu de se restreindre avant tout à une lecture au pied de la lettre, telle que présentée par Vyasa. Ce dernier a donné au Mahabharata une dimension littéraire exceptionnelle qui lui a permis de traverser les âges jusqu’à nous (5000 ans, n’en déplaise aux spécialistes).

Krishna, le Dieu à la flûteKrishna, Dieu, ne s’incarne pas. Dieu l’explique lui-même dans la Bhagavad-gita : seuls les envieux, les athées ou ceux dont l’intelligence est altérée par les désirs matériels pensent ainsi. La Bhagavad-gita constitue la clé principale du Mahabharata. Pourquoi Dominique Wohlschlag n’a-t-il pas pris en compte cette révélation essentielle ? Comment un sanskritiste et indianiste de sa trempe -et il n’est pas le seul à se fourvoyer de la sorte- ne sait-il pas que la naissance de Krishna, telle que décrite abondement dans les Puranas et autres textes notoires (*1), est extraordinaire, spirituelle, que sa descente en ce monde n’est pas prosaïque ? Qu’il n’est pas dépendant d’un père et d’une mère pour se manifester ici-bas ? Que ses divertissements sont des lilas (*2) ? Le sanscritiste qu’il est, sait-il faire la différence entre des avatars tels que Vyasa, Gautama Bouddha ou, disons, Jésus-Christ et Krishna ? Que faut-il donc penser de ce qu’il écrit : « Krsna, c’est-à-dire l’avatar, la divinité suprême » ? Que signifie pour lui, Dieu ou le vocable suprême ? Un pur symbole transcendantal qui tombe sous les influences de la nature matérielle dès qu’il arrive sur Terre sous les traits d’un être humain ? Pense-t-il vraiment, après s’être imprégné des enseignements du Mahabharata que Dieu est contraint de s’incarner dans un corps de chair et d’os, de sang et de pus, s’il désire agir personnellement parmi les hommes ? C’est exactement le contraire que le Mahabharata s’efforce de nous transmettre comme réalité ! Cette dernière n’a rien à voir avec nos conceptions matérielles et grossières. Mais il est si difficile pour les spécialistes de se fier avant tout aux explications des écritures védiques –de leur laisser le dernier mot, alors même que Wohlschlag s’engageait à le faire comme annoncé dans en introduction. Ils préfèrent les interpréter et faire concorder leurs données avec leur propre savoir. Les écritures védiques ont beau expliquer en long et en large que Krishna est le Rusé suprême, ils n’y voient que du feu et s’imaginent qu’il est un homme ordinaire. En réalité, ils n’ont qu’une piètre qualification pour commenter le Mahabharata. Que dire d’en fournir les clés !

Ce n’est qu’une opinion, cependant.
« Mais ici, j’exagère un peu. Toute la clef des religions, c’est ce vide effrayant qui se trouve derrière les métaphores ; et la crainte de ce vide s’explique premièrement par les vues naturelles à l’enfance, qui toute notre vie, nous poussent à animer la nature. L’invisible, considéré physiologiquement, est le Dieu des Dieux. » Alain

* Dominique Wohlschlag entreprend constamment des comparaisons avec les œuvres grecques, et comme j’ai retrouvé un livre, et d’autres, que je gardais dans ma famille, en France, où je suis en vacances, Les Dieux, suivi de Mythes et Fables et de Préliminaire à la Mythologie, j’ai cru bon d’en reproduire quelques passages tellement ils sonnent en diapason de l’auteur, en quelque sorte.

« Il faut tenir grand compte  de la pensée socratique, qui cherche le vrai au-delà de l’imagerie olympienne, qui juge selon la conscience, démêle le bien de l’utile, guide la science entre deux abîmes, la métaphysique et le pragmatisme, enfin selon mon opinion pense l’esprit, pour la première fois, sans en rester stupide. » Alain

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1. Notamment un appendice au Mahabharata, le Hariwamsa qui raconte en détails la vie de Krisna.
2. Lila : Ce terme sanskrit signifie que les actes et gestes d'apparence mondaine concernant Krishna sont des divertissements divins et ne sont pas assujetis aux lois et aux règles de ce monde.

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