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Publié par Laziz

Avant de débuter ce chapitre, ci-dessous une vidéo dans laquelle la première femme de religion hindoue, Tulsi Gabbard, de tradition Vishnouite plus précisément, à entrer au Congrès américain, exprime l'importance que joue la Bhagavad-Gita dans sa vie. Il est réjouissant, car la chose est rare, d'entendre de tels propos venant de personnalités politiques influentes. C'est de bon augure vu la période sombre dans laquelle toute la planète est plongée.

 

 

Sanjaya dans la Bhagavad-gita1. Sanjaya, qui rapporte cet échange au roi, continua ainsi: Constatant la grande compassion d’Arjuna et sa profonde tristesse, le regard noyé dans un flot de larmes et la détresse qui s’emparait de tout son être, Krishna lui dit:

D’où te vient, en ce moment crucial de l’engagement, ces considérations indignes d’un homme éveillé aux valeurs de la vie ? Elles ne conduisent ni au ciel ni à la gloire mais apporteront sur toi l’opprobre.

Arjuna, je t’en prie, ne cède pas à une faiblesse aussi mesquine et avilissante; elle ne te sied guère; chasse-là de ton cœur et relève-toi!

5. Je ne vois pas, répondit ce dernier, comment je pourrais tirer des flèches contre Bhisma et Drona à qui je dois respect et honneur.

Plutôt mendier ma nourriture sur les chemins que de savourer des plaisirs de ce monde teintés du sang de si nobles âmes. Même cupides, sachant même qu’ils convoitent richesses et pouvoirs, ils demeurent, néanmoins, encore mes maîtres.

En fait, j’avoue que je ne sais plus s’il est juste de les vaincre ou d’être par eux vaincu. Si je les tue, même légitimement, je sais que leur mort nous enlèvera le goût de vivre à mes frères et moi.

Hélas, Krishna, je ne sais plus ce que je dois faire, j’ai perdu tout mon sang froid. Je m’en remets à toi, aide-moi, indique-moi clairement la voie juste. Je suis à présent ton disciple. ( D’ami, il passe à disciple, ce qui est une toute autre relation. )

Et il s’est tu, continua Sanjaya, à l’adresse de roi. Au fond de lui, Arjuna ne veut pas combattre. (Dhritarasta est heureux d’entendre ces paroles. Il espère qu’Arjuna et ses frères vont abandonner la lutte et s’en aller vivre quelque part, loin d’ici, comme des renonçants. C’était son vœux le plus cher et la conclusion à laquelle il était arrivé pour éviter la tragédie. Il l’avait fait savoir aux Pandavas mais, cette fois, ils ne l’avaient pas écouté. Ils étaient déterminés à chasser son fils du pouvoir et à récupérer leur dû.)

la Bhagavad-gitaVerset 11. Devant l’abattement qui saisit son cher ami, Krishna sourit. Ainsi, entre les deux armées, alors que le combat s’apprêtait à faire rage, il décida de lui donner une leçon :

Bien que tu tiennes de savants discours, tu t’affliges sans raison. Ni les vivants, ni les morts, le sage ne les pleure.

Jamais ne fut le temps où nous n’existions, moi, toi, et tous ces rois; et jamais aucun de nous ne cessera d’être.

À l’instant de la mort, l’âme prend un nouveau corps, aussi naturellement qu’elle est passée, dans le précédent, de l’enfance à la jeunesse, puis à la vieillesse. Ce changement ne trouble pas qui a conscience de sa nature spirituelle.

Éphémères, joies et peines, comme étés et hivers, vont et viennent, ô fils de Kunti. Elles ne sont dues qu’à la rencontre des sens avec la matière et il faut apprendre à les tolérer sans en être affecté.

15. Celui que ne tourmente ni les joies ni les peines, qui demeurent en toutes circonstances serin et résolu, celui-là est digne de la libération.

Les maîtres de la vérité, après avoir étudié leur nature respective, ont conclu à l’éternité du réel et à l’impermanence de l’illusoire.

Sache que ne peut être anéanti ce qui pénètre le corps tout entier. Nul ne peut détruire l’âme impérissable. Elle est indestructible, éternelle et sans mesure; seuls les corps matériels qu’elle emprunte sont sujets à la destruction. Fort de ce savoir, Arjuna, engage le combat.

Car il est ignorant celui qui croît que l’âme peut tuer ou être tuée; le sage, lui, sait bien qu’elle ne tue ni ne meurt.

20. L’âme ne la Bhagavad-gita, réincarnationconnaît ni la naissance ni la mort. Vivante, elle ne cessera jamais d’être. Non née, immortelle, originelle, éternelle, elle n’eut jamais de commencement, et jamais n’aura de fin. Elle ne meurt pas avec le corps.

Comment, Arjuna, celui qui sait l’âme non née, immuable, éternelle et indestructible, pourrait-il tuer ou faire tuer ?

À l’instant de la mort, l’âme revêt un nouveau corps, l’ancien devenu inutile, de même qu’on se défait de vêtements usés pour en revêtir de neufs.

Aucune arme ne peut fendre l’âme, ni le feu la brûler; l’eau ne peut la mouiller, ni le vent la dessécher. Sachant cela, tu ne devrais pas te lamenter sur le corps.

26. Et même si tu crois l’âme sans fin reprise par la naissance et la mort, tu n’as nulle raison de t’affliger, car la mort est certaine pour qui naît, et certaine la naissance pour qui meurt.

Puisqu’il faut de toute façon accomplir ton devoir, tu ne devrais pas t’apitoyer ainsi.
Toutes choses créées sont, à l’origine, non manifestées; elles se manifestent dans leur état transitoire, et une fois dissoutes, se retrouvent non manifestées. À quoi bon s’en attrister ?

Certains voient l’âme, et c’est pour eux une étonnante merveille; ainsi également d’autres en parlent-ils et d’autres encore en entendent-ils parler. Il en est cependant qui, même après en avoir entendu parler, ne peuvent la concevoir.

Je te le répète, Arjuna, celui qui siège dans le corps, est éternel, il ne peut jamais être tué. Tu n’as donc à pleurer personne.
la Bhagavad-gita31. En outre, tu connais tes devoirs de kshatriya: ils t’enjoignent de combattre selon les principes de la religion (dharma); tu ne peux donc hésiter.

Quoiqu’il arrive à un kshatriya sur le champ de bataille, les portes du paradis lui sont grandes ouvertes.

Par contre, si tu refuses de livrer ce juste combat, tu pécheras pour avoir manqué au devoir et perdras ainsi ton renom de guerrier.

Les hommes, à jamais, parleront de ton infamie, et pour qui a connu les honneurs, la disgrâce est pire que la mort.

35. Les grands généraux qui estimèrent haut ton nom et ta gloire croiront que la peur seule t’a fait quitter le champ de bataille et te jugeront lâche.
Tes ennemis te couvriront de propos outrageants et railleront ta vaillance. Quoi de plus pénible pour toi ?

Lève-toi Arjuna, et va combattre! Agis par devoir, sans compter tes joies ni tes peines, la perte ni le gain, ainsi jamais tu n’encourras de péché.

39. Tu as reçu de moi, jusqu’ici, la connaissance de la philosophie du sankhya (celle qui concerne les phénomènes matériels et la nature de l’âme). Je vais t’enseigner à présent la connaissance du yoga qui permet d’agir sans être lié à ses actes. Quand cette intelligence te guidera, tu pourras briser les chaînes du karma.

À qui marche sur cette voie, aucun effort n’est vain, nul bienfait acquis n’est jamais perdu; le moindre pas nous libère de la plus redoutable crainte.

Celui-là, Arjuna, est résolu dans son effort et poursuit un unique but. Par contre, l’intelligence à qui vient à manquer cette fermeté se perd en maints sentiers obliques.

Car l’homme peu averti s’attache au langage fleuri des Védas qui enseignent diverses pratiques pour atteindre les planètes paradisiaques, renaître favorablement, gagner la puissance et d’autres bienfaits. Enflammé de désir pour les joies d’une vie opulente, il ne voit pas au-delà.

44. Trop attaché aux plaisirs des sens, à la richesse et à la gloire, égaré par ces désirs, nul ne connaît jamais la ferme volonté de pratiquer humblement et avec amour le service de dévotion. Pour cette raison, Arjuna, dépasse les trois gunas*, ces influences de la nature matérielle dont traitent substantiellement les Védas. Libère-toi de la dualité, abandonne tout désir de possession et de paix matérielle et sois fermement uni au Suprême.

Car, de même qu’une grande nappe d’eau remplit d’un coup toutes les fonctions d’un puits, celui qui connaît le but ultime des Védas recueille, par là même, tous les bienfaits qu’ils procurent.

47. Tu es sensé remplir les devoirs qui t’échoient, mais pas de jouir des fruits de tes actes; jamais ne crois être la cause des suites de l’action, et à aucun moment ne cherche à fuir ton devoir.

Sois ferme dans le yoga, Arjuna. Fais ton devoir, sans être lié ni par le succès ni par l’échec. Cette égalité d’âme, on l’appelle yoga.

Elle est de loin supérieure à la recherche du bénéfice de ses actes, matériels, par définition, et c’est dans ce yoga, le buddhi, que tu trouveras la paix.

Quant à ceux dont le motif est le fruit de l’action, ils sont bien à plaindre.

Comblé de cette intelligence spirituelle, l’individu peut, en cette vie même, se libérer des suites du karma, des actions bonnes ou mauvaises. Efforce-toi, Arjuna, d’atteindre à l’art d’agir, au yoga.

51. Ainsi absorbé, le sage évite de jouir des fruits de ses actes et, par conséquent, s’affranchit du cycle des morts et des renaissances. De cette manière, il parvient à l’état qui est par-delà la souffrance.

Quand ton intelligence aura traversé la forêt touffue de l’illusion, tout ce que tu as entendu, tout ce que tu pourras encore entendre, te sera indifférent. Quand ton mental ne se laissera plus distraire par les belles paroles des Védas, quand il sera tout absorbé dans la réalisation spirituelle, alors tu seras en samadhi, en union avec la conscience ultime, l’Être divin.

Tortue rétractant ses membres:  la Bhagavad-gita54. Arjuna, qui écoutait attentivement, demanda : À quoi reconnaît-on celui qui baigne ainsi dans la transcendance? Comment un tel sage s’exprime-t-il et avec quels mots ? Comment s’assied-il et comment marche-t-il? Ô Krishna, je suis curieux de connaître ta réponse.

Quand un homme, répondit-il, s’affranchit des milliers de désirs matériels créés par son mental, quand il se satisfait dans son vrai moi, c’est qu’il a pleinement conscience de son identité spirituelle.

Celui qui n’est plus troublé par les souffrances de ce monde, que les joies de la vie n’enivrent plus, qu’ont quitté l’attachement, la crainte et la colère, celui-là est tenu pour un sage à l’esprit ferme.

Celui qui, libre de tout lien, ne se réjouit pas plus dans le bonheur qu’il ne s’afflige du malheur, celui-là est rigoureusement établi dans la connaissance absolue.

58. Tout comme une tortue rétracte ses membres au fond de sa carapace, il peut rétracter de leurs objets les sens, alors celui-là possède le vrai savoir.

Même à l’écart des plaisirs matériels, l’âme incarnée peut encore éprouver quelques désirs pour eux, mais qu’elle goûte une joie supérieure, et elle perdra ce désir pour demeurer dans une conscience spirituelle.

Forts et impétueux sont les sens, Arjuna, et le sage a beau faire de grands efforts pour les maîtriser, ils entraînent de force son esprit.

Par contre, si tu pratiques ce yoga et ne te soucie que de moi, toujours absorbé en ma personne quoique tu fasses, il est certain que tu tiendras la bride à tes sens et tu démontreras une intelligence sans équivoque.

 la Bhagavad-gita62. C’est en contemplant les objets des sens que l’homme s’attache à eux; de là naît la convoitise, et de la convoitise la colère.

La colère, quant à elle, engendre l’illusion, et l’illusion l’égarement de la mémoire. Lorsque la mémoire s’égare, l’intelligence se perd et c’est la ruine du jugement et de la décision; alors l’homme choit à nouveau dans le cycle sans fin du samsara.

Mais qui traverse ce monde avec les sens sous son contrôle, n’étant plus mentalement ballotté par l’attachement ou l’aversion, cette âme là accède à la sérénité suprême, grâce à la miséricorde du Seigneur. Partant, les souffrances de l’énergie matérielle n’existent plus pour lui.

66. Quant à l’être resté inconscient de son identité spirituelle, qui ne pratique pas le yoga, il ne peut maîtriser son mental, ni affermir son intelligence. Comment, dès lors, connaîtrait-il la sérénité? Et comment, sans elle, pourrait-il goûter au bonheur ?

Tel un vent violent balaie sur l’eau une nacelle, il suffit que l’un des sens perturbe le mental pour que l’intelligence soit emportée.

C’est pour cette raison, Arjuna, qu’il faut détourner les sens de leurs objets. Celui-là possède une intelligence sûre.

69. Ce qui est nuit pour tous les êtres devient, pour celui qui possède une intelligence sûre, qui a maîtrisé ses sens, le temps de l’éveil; ce qui, pour tous, est le temps de l’éveil, est la nuit pour le sage recueilli.

Ainsi, celui qui reste inébranlable malgré le flot incessant des désirs, comme l’océan demeure immuable malgré les milles fleuves qui s’y jettent, peut seul trouver la paix de l’esprit, et non celui qui cède à l’attrait du désir.

Celui que les plaisirs matériels n’attirent plus, qui n’est plus esclave de ses désirs, qui a rejeté tout esprit de possession et qui s’est libéré du faux ego, peut seul connaître la sérénité parfaite.

Tels sont, Arjuna, les modes de la spiritualité. Qui s’y établit, fusse à l’article de la mort, sort de la confusion et atteint le royaume suprême.

 

Fin du deuxième chapitre de la Bhagavad-gita,
dans lequel le karma-yoga, le jnana-yoga
et un aperçu du bhakti-yoga ont été exposés.

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 la Bhagavad-gitaNotes quant au sens de brahma-nirvanam ricchati, correspondant exactement à la dernière ligne en sanskrit de ce chapitre. Tous les commentateurs qui ont publié en français -et se comptent pratiquement sur les doigts des mains-, sont paradoxalement de tendance sankarite ou carrément bouddhiste. Par conséquent, ces mots signifient pour eux : atteindre l’extinction de soi, dans le brahman, ce qui est un genre de nihilisme. Mais pour un dévot de Vishnou, à lire les explications de Madva ou de Ramanuja, nirvanam signifie la fin de ce corps dans le monde matériel, d’où son extinction. L’extinction du corps n’implique pas la fin de l’âme ou de la vie. Pour un vaishnava, et selon Krishna, c’est-à-dire selon la Bhagavad-gita, la vraie vie ne commence qu’à la fin de l’existence matérielle. « Si, avant de mourir, on obtient la grâce de devenir conscient de Krishna, écrit Swami Bhaktivedanta Prabhupada, dont je me suis servi de sa traduction pour une grande partie des versets, on atteint aussitôt le brahma-nirvana, le niveau de l’absolu. » Il conclut ainsi cette fin de chapitre, par une traduction libre et appropriée: « et le royaume de Dieu s’ouvre à lui. »

Liens en relation : Octavio Paz : spéculations sur l'origine de l'Inde

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