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Publié par Laziz

" Abel fut berger et Caïn laboureur. Au bout de quelques temps Caïn fit à l'Eternel
une offrande des fruits de la terre ; et Abel de son côté, en fit une des
premiers de son troupeau et de leur graisse. Dieu porta un regard favorable
sur Abel et sur son offrande; mais il dédaigna la végétarienne
de Caïn. Ce dernier fut très irrité, et son visage fut abattu."

La Bible

Si vous avez un penchant pour le christianisme, René Girard est une référence incontournable. Le magazine Philosophie lui a même dédié un numéro hors-série. 

http://www.rene-girard.fr/offres/image_inline_src/57/57_htmlarea_actu_11992_1.jpgMichel Serres le surnomme « Le Darwin des sciences humaines ». Et cela malgré le reproche sévère de ses détracteurs : l’hypothèse girardienne est dérivée de son opinion religieuse « considérée comme vice idéologique de base ». Il s’en défend en arguant que les religions constituent le fondement de toutes les civilisations et les cultures du monde. Il n’a pas tord. Reste qu'une religion qui déclare que le monde a été créé en six jours et que la Terre représente la seule entité essentiellement vivante d’un univers qui se borne à la voûte céleste, avec les juifs en crème sur le gâteau, cela ne fait pas très philosophique, encore moins scientifique. Puis quand le gâteau arrive de l’autre côté de la Méditerranée, on ajoute la cerise, Jésus-Christ. Grâce à lui, aux récits de ses actes sublimés, un air nouveau souffle sur les ressentiments ontologiques et désastreux qui affectent l’ancienne religion, juive s'entend. Dorénavant, il faut aimer son prochain et non le haïr. On est encore loin, cependant, d’aimer l’étranger, surtout quand on ne le voit pas comme l’un des siens...

vieille-dame-aimer-prochain.jpgRené Girard raffole de ce gâteau, il s’en intoxique. Enivré de chair, de pain, de vin et de l’esprit de son « sauveur », il se réapproprie l’histoire du monde au nom de sa foi. Ce faisant, pour prouver que l’axe central de la compréhension de cette histoire, et, par là, la raison d’être de l’humanité, est l’avènement de Jésus-Christ, il a consacré une bonne partie de ses recherches et de sa vie à étudier les religions. Son livre, que je commente ici, Les origines de la http://multimedia.fnac.com/multimedia/images_produits/ZoomPE/4/5/5/9782220053554.jpgculture, en témoigne. Encore faudrait-il qu’il les connaisse ces grandes religions... Et que l’on s’accorde sur ce que l’on entend par « grande religion »; ensuite, il faudrait tester ses connaissances des mythes qui laissent à désirer puisque lui-même admet ne pas avoir étudié ceux de l’Inde, ou alors superficiellement. Nous allons le voir. Peut-être n’a-t-il pas trouvé dans son extraordinaire corpus de littératures ce qu’il cherchait pour appuyer sa thèse, notamment l'indication constante « qui expliquerait pourquoi les mythes racontent toujours la même histoire. »

Maintenant, vers la fin de sa vie, il déclare : « J’aimerais rectifier la perspective de mes premiers livres en ce qui concerne les religions archaïques. » Car à lire Girard, on comprend qu’il y a les ‘grandes’ religions, d’un bord, et les religions archaïques de l’autre. Sur des pages et des pages, il nous déploie ses connaissances, notamment sur les sacrifices d’animaux et, en particulier, le bouc émissaire, mais je ne ne suis guère plus avancé. Comme je viens de le couper dans son explication, je reprends. Car dans le même souffle, il avoue : « Je suis donc toujours en train de réécrire le projet dans son ensemble. Je m’intéresse aussi à la mythologie hindoue, et ma lecture récente du Mahabharata va peut-être donner quelque chose. » In’shallah! Lui, au moins, il en parle.

Ramadan-dans-le-bus.jpgCe n’est pas le cas, par exemple de Tariq Ramadan quand il mentionne dans un de ses livres le Mahabharata. Il ne fait, cependant, que le mentionner. Un journaliste du Point, publiant une critique favorable de son ouvrage, écrira : « Quel surprenant espéranto philosophico-religieux avez-vous composé dans votre livre, naviguant d’Héraclite à Rousseau en passant par la Torah et le Mahabharata… » Mais il en n’est rien. Il n’y a absolument rien concernant le Mahabharata dans son livre ni dans son œuvre complète, à ce que je sache.

Girard ne peut s'empêcher de douter, déjà, puisqu’il rajoute : « Mais je n’en suis pas sûr. » Quand on a des Madeleine Biardeau, René Dumont ou Georges Dumézil qui fixent la création du Mahabharata et du Ramayana après l’événement du Bouddha, c’est-à-dire au deuxième siècle avant notre ère, et que ces ouvrages forment, selon les dires de Biardeau, une conspiration littéraire pour expulser le bouddhisme de l’Inde, on comprend ses hésitations. Ne serait-ce pas revenir à cette vieille mentalité erronée des tenants de la Genèse qui date la création du monde à partir de l’intuition et des préjugés? Tout ce que l’on espère, c’est que Girard se donne une chance et qu’il étudie, durant le peu de temps qui lui reste à vivre, le Mahabharata, ce texte le plus vieux et le plus important au monde, particulièrement en ce qui a trait aux relations humaines et l’histoire de leurs existences, sans parler de la profusion des mythes d’une valeur inestimable. N’est-il pas pressé de découvrir que, selon ses propres dires, les mythes, racontent toujours la même histoire? « Celle d’un assassinat fondateur réel, bien que toujours caché dans une structure mythologique, elle-même à l’origine de la culture. »

http://www.mahabharataonline.com/Mahabharata2.jpg

Avant la bataille, sur un champ sacrificiel ancestral appelé Kurukshetra

Pas trop pressé, non, parce que cela ne l’empêche pas d’affirmer, sans ambages, que son intuition, sur le désir et la rivalité mimétique, se vérifie dans les Védas : « Les Brahmanas, vastes compilations de rites et de commentaires sur la pratique du sacrifice, sont, à cet égard, passionnants. » Comme il n’a pas eu la patience d’étudier le Mahabharata, littérature par excellence, considéré comme le cinquième Véda, on peut on déduire qu’il n’a pas étudié ces « vastes compilations ». Paradoxalement, il sait que « D’un point de vue descriptif, ils illustrent tout à fait ce que j’appelle la rivalité mimétique. » Mais, remarque-t-il, il ne faut pas prendre ces écrits pour une science, car nous savons bien que « les mythes racontent des événements réels, mais en les déformant. Et, pour précision, de nous apprendre que si « le mot veda signifie savoir, science », il serait malsain d'envisager son enseignement à la lettre, de le prendre pour une science, quoi! Il y a du vrai et du faux. C’est à peu près ce genre de discours frisant la malhonnêteté que tiennent les lettrés sur le sujet. Ils placent ainsi cette littérature aux bas de l’échelle de leurs intérêts et ceux de leurs étudiants pour, en fait, ne jamais avoir à s’en occuper. Quand on leur pose des questions, ou sachant qu’ils ne peuvent plus ignorer cette vaste partie du monde, ils prennent toujours soin de mentionner vaguement qu’il existe quelque chose dans la philosophie hindoue qui traite de ces aspects, comme le début de l’univers, l’évolution, le concept du monothéisme ou, en l’occurrence, des sacrifices, mais leur pertinence, précisent-ils, n’est pas nécessaire à la compréhension du savoir, occidental. Ce qui est sûr, laissent-ils encore entendre, c'est qu'on peut s’en passer.

Inde, les guerriers guérisseurs, d’Hervé BruhatPourtant il y a tant à apprendre des Védas, et à dire, si l’on veut approfondir par un autre angle l’acte du sacrifice et ses avatars. L’année dernière, en 2011, les Éditions Lieux dits ont publié un très bel ouvrage d’art, Inde, les guerriers guérisseurs, d’Hervé Bruhat.

Dans celui-ci, on y trouve, en guise d’explication sur l’origine de la civilisation hindoue, la récurrente théorie de l’invasion des Aryens. Mais il y a dans ce livre-ci cette information qui peut nous interpeller sur la notion du sacrifice dans le Mahabharata, cette grande bataille qui a englouti des millions de soldats et dont Krishna a orchestré le sacrifice. « Dans le passé, s’attirer les faveurs des dieux était une nécessité vitale. Comme l'a souligné l’universitaire Phillip Zarrilli, l’art martial ne mettait pas seulement deux adversaires face à face, mais tout un réseau de forces capricieuses et immanentes. La guerre elle-même était vue comme un sacrifice, qu’il était nécessaire d’accomplir périodiquement pour que règne le dharma, l’ordre du monde. »

Par cette insouciance à étudier les écrits védiques et cette prestance à leur attribuer des vices intrinsèques, le philosophe chrétien contribue à soutenir la thèse de M. Biardeau que nous venons d’évoquer plus haut, thèse selon laquelle le Mahabharata cache dans sa super structure un plan qui consiste à repousser les bouddhistes à l’extérieur de l’Inde (dont le territoire était immense et allait jusqu’en Afghanistan d’un côté et en Birmanie de l’autre). Or, historiquement, les bouddhistes n’existaient pas encore au moment de la rédaction du Mahabharata, encore moins du Ramayana qui lui est antérieur. Mais, encore une fois, madame Biardeau, nous assure qu’il s’agit là d’une conspiration planifiiée par les brahmanas. Par contre, elle ne fournira à aucun moment des preuves ou des indications concrètes quant à cette machination; elle demeure toujours une hypothèse. Cela n'empêche pas orientalistes, sinologues, indianistes, etc, de s’engouffrer tête baissée dans ces constructions mentales. Voir à cet égard, dans ce livre de Zarrilli, l’explication sur l’origine de la grandeur de l’ancienne Inde : « D’après Louis Dumont, l’explication la plus répandue est la théorie raciale : 2000 ans avant notre ère, les Aryens, des nomades venus d’Asie occidentale, auraient envahi la vallée de l’Indus, au croix gammée aryen indenord-est de l’Inde, et assujetti une civilisation déjà très avancée… », et tout le tralala sur les brahmanas et les castes.

Des ouvrages que j’ai lus de René Girard, sa littérature se résume à annoncer que le christianisme est encore la science humaine la plus féconde… (Et les Védas, non !?) Comme il vit au royaume des évangélistes, les USA, et qu’il y enseigne dans une prestigieuse université, ce genre de propos décalé passe comme un fil dans du beurre. En effet, chez lui « la religion est une science de l’homme. » Et il poursuit dans cette dubitative objectivité qu’est la sienne, et qui remet en question sa partialité: « J’entends montrer que ce sont les Évangiles eux-mêmes, si nous les lisons comme ils demandent à être lus, qui cumulent les valeurs de révélation et d’explication scientifique. Les quatre récits de la crucifixion ont une valeur proprement scientifique, j’y insiste, non seulement parce qu’ils disent vrai, mais parce qu’ils nous enseignent à déchiffrer l’énigme non résolue de la mythologie. C’est là la vraie découverte de mon œuvre à mes yeux, la rectification biblique du mensonge mythologique. »

On n’est pas loin de l’esprit soupçonneux de M. Biardeau. Il aurait été enrichissant qu’il vérifie les constats de sa découverte avec le Mahabharata. Autant dire plutôt qu’il n’a découvert aucune énigme positive et universelle comme il le prétend. Il ne fait que prolonger les mensonges bibliques et évangéliques dont l’axiome pose péremptoirement que la seule religion vraie et celle d’Abraham qui en a fini avec toutes les mythologies des autres cultures et de leurs Dieux. Ce faisant, Abraham a installé un nouveau Dieu sur son autel, invisible et unique, créé de toutes pièces par la persuasion et la violence radicale. Ça, effectivement, c’est nouveau, et c’est sur cette invention que se fonde toute la spiritualité occidentale, dite « scientifique ».

http://img.over-blog.com/401x599/1/51/11/96/r-pertoire-16---7.12.2008/rembrandt-sacrifice-copy.jpgGirard enseigne que le sacrifice d’humains, très répandu autrefois à travers le monde, a été remplacé par le sacrifice animal, par un mouton dans le cas du judaïsme. Ce qui est singulier dans cette thèse, c’est que  les hommes devaient trouver des animaux proches de la civilisation humaine, c’est-à-dire des animaux domestiques, ou domesticables. Comme à l’origine (selon l’évolution, dont il ne peut plus ignorer la théorie et qu’il a intégrée comme savoir scientifique dans son raisonnement), l’animal était sauvage -et uniquement sauvage, « il faut donc l’humaniser, explique-t-il au journaliste qui l’interroge, en l’incorporant longuement à la communauté. J’ai lu quelque part (sic) que, depuis la disparition des sacrifices, aucune espèce n’a été domestiquée. (…) En même temps, les animaux sauvages, en règle générale, ne sont pas sacrifiés dans les cultures qui possèdent des animaux domestiques. Cela confirme l’hypothèse que les animaux sauvages étaient domestiqués dans le but d’être sacrifiés, et ensuite seulement domestiqués. » Ah, spéculations, quand tu nous tiens!

« La principale source de mon intuition, continue-t-il, ce sont les Évangiles qui dévoilent le rôle du meurtre collectif. » J’écris souvent, moi, Maroudiji, que l’homme barbare ( tous les hommes ne sont pas barbares et il y a des civilisations barbares par culture, alors que d’autres ne le sont pas, à moins d’appliquer la logique de l’histoire linéaire, ainsi que Girard s’y prend pour la domestication des animaux et de conclure que nous étions tous barbares avant d’être policés ), donc que l’homme barbare se complaît à massacrer tout ce qui a trait à ses origines, ce qui paraît excentriques... Mais Girard donne un bon exemple que je relève pour souligner mon point : les anthropologues de terrain « trouvent partout des traces de sacrifice humain et qui ne se laissent pas intimider par les mots d’ordre idéologique. Pourquoi la preuve des sacrifices humains est-elle considérée comme une insulte envers ces peuples, alors qu’on sait très bien qu’ils ont été pratiqués pendant des millénaires dans le monde entier ? » Parce qu’ils sont nombreux à relativiser ; nombreux sont ceux pour qui il ne faut pas souligner les différences de valeurs entre les religions, elles http://www.antique-prints.de/shop/Media/Shop/5415.jpgs’égalisent toutes ; il y en a pas une de meilleures que les autres ; c'est insultant de déclarer qu’une religion est supérieure à une autre, tout comme on ne dit plus qu’une civilisation était supérieure à une autre ; non, toutes sont égales dans leurs différences. On peut néanmoins dire encore que nous avons étudié dans une école supérieure…

« Et pour moi, cette cause est la mise à mort du bouc émissaire, et les mythes font de leur mieux, d’abord inconsciemment, puis de façon de plus en plus consciente, pour effacer les traces du meurtre fondateur. » Il cite pour cela « Caïn, dans la Bible, ou l’Histoire de Rome de Tite-Live, mais ces pratiques, ajoute-il, étaient répandues et explicitées dans les mythes du Moyen-Orient, comme en Chine ou plus loin encore. » L’Inde ? Il ne mentionne pas ici ce pays pourtant si foisonnant en sacrifices tous azimuts, mais il y reviendra, sans intérêt particulier pour les sciences et le savoir qui ont fait de ce pays le berceau de la spiritualité... On sait que les sacrifices humains y existaient également. La diversité ethnique et tribale frisant quelques fois l'état archaïque, primitif et sanglant, les peuples non civilisés y cohabitaient en toute légitimité. Seulement, le choix des offrandes humaines et les prêtres qui pratiquaient les rituels ne sont pas du même ordre que les religions citées par Girard ; distinctions d'autant plus difficiles puisque, selon lui et toute la tradition chrétienne, il n'y a pas de hiérarchisation des cultures, il n'y en a pas de meilleurs que d'autres. Il s’étonne malgré tout : l’attitude des chercheurs en ce domaine « est pour le moins étrange : pourquoi écartent-ils toujours cette question ? Pourquoi refusent-ils de réfléchir à cette évidence ? » Faut croire qu’il a choisi pour la circonstance seulement « un certain nombre jesus-croix-religieux.jpgde mythes », faisant fi des récits védiques dont il a connaissance puisqu’il en parle plus en détails dans son livre, Les origines de la culture. N’aurions-nous pas été plus illuminés par ces comparaisons au lieu de sous-entendre que toutes les religions se ressemblaient, à l’image des sociétés d’Amérique du Sud dont les traditions démoniaques ont perduré largement jusqu’au 15 siècle ?! Toutes, sauf les religions issues du monothéisme qui se sont réformées et dont le sacrifice de Jésus-Christ en est l’aboutissement. Pour René Girard, le Christ est l’unique voie qui conduit à Dieu. On jette l'eau sale du bain mais on garde le bébé...

Liens en relation :
Les spéculations sur l'origine de l'Inde


 

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