Les grands enjeux de société et les idées qui en font la trame, avec humour, passion et gravité.
19 Avril 2014
« Car seule une pensée ferme, une conviction assumée et forte permet
de s'ouvrir à l'autre. Contrairement à ce que l'on croit, les pensées molles
se sentent trop fragiles pour dialoguer. Elles conduisent plus sûrement
au dogmatisme peureux, voir au fanatisme, qu'à l'ouverture. »
J'ai lu d'une traite Je n'ai plus peur de Jean-Claude Guillebaud. Je ne le connaissais que par quelques articles lus ici et là, intéressants par ailleurs. Il m'avait intrigué par sa position sur le bien et le mal: «Comment ai-je pu m'intéresser si longtemps, se demandait-t-il, à des auteurs, comme John Rawls, qui n'ont strictement rien à dire sur le mal. Beaucoup de philosophes s'inquiètent aujourd'hui de cet affaiblissement de la morale.»
Je ne partage pas pour autant sa perception des choses, elle est ancrée et nettement exprimé par ce récit autobiographique, dans l’ontologie chrétienne à la René Girard.
En ce qui me concerne, je suis également découragé quand je constate que les hindous, à l’éducation moderne particulièrement, refusent cette notion du mal opposant le bien, alors qu'ils sont à couteaux tirés en regard des héros du Mahabharata... En effet, cette œuvre magistrale, poème épique on ne peut mieux, fonde l'histoire du monde sur l’opposition de ces deux catégories, le bien et le mal. L’avatar Krishna, principal protagoniste, avait pour cause apparente l’élimination du mal; ceci, afin de permettre à la Terre, Bhumi, de vivre sans être perpétuellement harassée par les êtres maléfiques qui la peuplent, et qui croissent comme des virus dans l’âge de Kali. Quoi de plus banal aujourd’hui que le spectacle de destruction massive qu’offrent ces pilleurs de ressources qui s’acharnent impunément sur elle.
C’était mon premier point.

Sur cette image, dieux et démons s'unissent, malgré eux,
au début du monde pour baratter l'océan
et obtenir le nectar d'immortalité,
le soma, qu'il devront partager entre eux...
Le titre du livre ayant éveillé ma curiosité, je me suis demandé: mais qui n'a pas peur ? Est-il seulement possible de ne pas avoir peur devant la perspective de perdre son travail, qu’un accident arrive à son enfant, que le conjoint nous quitte, que la guerre éclate, que le cancer nous afflige ou que la faucheuse nous rende visite? Et comment peut-on atteindre à un stage de la vie où l'on n'est plus hanté par la peur, jusqu’à pouvoir écrire un livre avec un titre pareil ?
Arrivé à la fin de son récit, je n’ai pas trouvé de réponse, du moins elle ne m'a pas sauté aux yeux. J’ai retenu une seule référence à ce problème, bien que je sois resté sur ma faim: c’est lorsque l’auteur parle de choisir entre deux situations qui s’opposent et multiplie les exemples pour la démonstration.* J'extrais le passage en question : «Alors? Jungle vénéneuse du mondial ou étroitesse rassurante du territoire ? Splendeur de l’univers ou saveur du local ? Frivolités cosmopolites ou crétinisme villageois (Lénine) : sommes-nous condamnés à choisir l’une ou l’autre de ces fatalités ? Je ne crois pas, et c’est en cela que je n’ai plus peur.» C’est tout.
La flèche du temps
L’idéal, disons, c’est de n’avoir jamais peur. Mais les idéaux sont des abstractions; ça ne se mange pas, c’est comme les mathématiques, froid et invisible. L’idéal ne se distingue pas aisément de l’illusion, bien qu’il demeure toujours une référence possible et nécessaire. Mais il est le plus souvent fruit de l’ignorance, genre: au départ, on sort du néant et l’on tâtonne dans le noir pour spéculer des réponses, quitte à ce que les générations futures les rectifient, évolution et flèche du temps obligent. Vite dit, vous me corrigerez le cas échéant…

En tout cas, c'est la position que défend Jean-Claude Guillebaud dans d'autres livres, tel La refondation du monde où il écrit, en s'insurgeant contre la conception du temps d'un Julius Évolua, qui lui-même s'inspire des kalpa, notion védique du temps, ceci: «Où trouverait-on une expression plus claire de ce rejet du "temps droit" et du progrès qui fut le thème central de la pensée contre-révolutionnaire: celle qui va de Barrès à Drumont, d'Hippolyte Taine à Nietzsche et bien d'autres?»
Car la peur est aussi un sentiment utile. Dès l’enfance nous l’inculquons aux enfants pour qu’ils apprennent à se méfier du danger.
C'était le deuxième point.
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* Il faut rappeler que l’auteur appartient à une époque où la France était dans une forte proportion communiste et anti-américaine. (François Mitterrand, Président socialiste, avait formé une alliance avec le chef du parti communiste, Georges Marchais.) Nombre de Français étaient communistes -et chrétiens, une antinomie qu’ils savaient fort bien concilier théoriquement avec leur croyance, et cela malgrès que le communisme est avant tout une idéologie athée. Mais encore là, on trouve de nos jours des athées chrétiens, juifs et, pourquoi pas, musulmans, puisqu’ils sont de la même famille.
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* Je retrouverai un papier que Jacques Julliard a écrit sur le sujet du végétarisme, prenant l'exemple de Saint François d'Assise.
Comment peut-on se poser, même humblement, comme un guide moral et spirituel des hommes et des femmes quand on ignore ou que l’on feint d’ignorer l’existence du Mahabharata ?
Voyez ce que je veux dire dans ce passage de Jean-Claude Guillebaud : « Ces "états de violence", sans règles ni limites, cette montée aux extrêmes de la sauvagerie nous éloignent toujours un peu plus de ces "âges héroïques" de jadis, où la guerre, malgré son horreur, exaltait bravoure et romantisme, comme dans les textes d’Homère, les pièces de Corneille ou les chansons de geste. » Et pourquoi donc ne cite-il pas cette œuvre monumentale, le Mahabharata? Pourtant il avait écrit, quelques pages plus tôt, que nous sommes débiteurs les uns les autres : « Chacun de nous est redevable de ce qu’il a reçu : tradition apprise, éducation donnée, langage enseignée, éthique inculquée. Tel est le sens anthropologique de la dette humaine. Raisonner ainsi n’est pas l’apanage du christianisme. On réfléchit en ces termes depuis les plus anciens textes hindouistes comme les Brahmanas, le Veda ou les Upanishads hindouistes (sic), jusqu’aux écrits contemporains d’Emmanuel Levinas. » Ne trouvez-vous pas qu’il y a là un manque de cohérence ? Ne trouvez-vous pas incongru qu’en 2014 un ouvrage d’une telle dimension comme le Mahabharata, de par son contenu littéraire extraordinaire, sa longueur phénoménale, sa première place dans l’antiquité des créations artistiques, n’ait pas droit de cité?
Je faisais une remarque similaire à propos d’un expert de la guerre au Québec, Jeangène Vilmer. Il a écrit une brique de 500 pages, faisant la récapitulation des connaissances et de tous les livres importants jamais rédigés sur le sujet -mais sans signaler le Mahabharata ! Comment doit-on interpréter cet exploit ? Vous pouvez lire, en suivant le lien, ce que j’écrivais à propos de cet expert qui voyage à travers le monde en donnant des conférences sur l’histoire des guerres… : La guerre au nom de l'humanité
Quant à Guillebaud, il ne déroge pas à la tradition à laquelle il appartient ; celle-ci reconnaît à l’Inde, sur le bout des lèvres, l’existence de la pensée discursive, ou de la pensée philosophique. Peut-être le fait-on encore... Car il n’en pas été toujours de même ; il n’y a pas longtemps encore, il était de coutume d’enseigner aux étudiants qu’en Inde il n’y avait pas de philosophie et que ce sont les Grecs qui ont inventé cette manière de raisonner. Lorsque je me suis adressé à Hubert Reeves ou à Charles Taylor au sujet de ce manquement dans leur discours, tous deux ont reconnu, vaguement, qu’il existait bel et bien en Inde une culture « brahmanique », supportée par les « Upanishads » et qu’il faudrait se pencher sur elle pour compléter leurs connaissances. Mais ils n’en faisaient pas une priorité et laissaient entendre, dans les faits, que ce savoir n’était pas nécessaire à leurs conclusions. En d'autres mots, le plus souvent, une simple mention à cette culture antique et à leurs littératures sacrées, comme nous venons de l'expliquer, suffit. Camus explique quelque part dans ses écrits que Jean Grenier, son mentor ou professeur, lui avait offert en cadeau une Bhagavad-gita en lui recommandant sa lecture. Il ne nous dit pas s’il l’a lue. Guillebaud ne fait guère plus de zèle que ses prédécesseurs. Il écrit : « Plus tard, bien plus tard, lisant la philosophe Simone Weil, je suis tombé sur une phrase qui correspondait si bien à ce que je ressentais, que je l’ai fait mienne. Dans La pesanteur et la grâce, Simone Weil parle de "l’égarement des contraires", formule qu’elle semble avoir emprunté à la Bhagavad-gita. » C’est le mieux qu'il ait pu faire... Il n’a pas vérifié et il ne nous dit pas que Simone Weil l’a inspiré à la lire. Ce n’est pas qu’il manquait d’intérêt pour les récits mythologiques, « J’apprenais par cœur les pages de Noces », écrit-il. La fièvre l’habitait quand il lisait : « Au printemps, Tipasa est habité par les dieux, et les dieux parlent dans le soleil et l’odeur des absinthes. » Fait-il semblant, Monsieur Guillebaud, d'être nostalgique des temps païens ou est-ce une posture intellectuelle bon chic bon genre pour concilier sa foi au christianisme avec la grécité et ses dieux?

* Définition tirée de Wikipédia : L’iconoclasme (du grec eikon « icône » et klaô « casser ») est, au sens strict, la destruction délibérée de symboles ou représentations religieuses, généralement pour des motifs religieux ou politiques. Ce courant de pensée rejette la vénération vouée aux représentations du divin, dans les icônes en particulier. Dans un second sens, le terme iconoclaste désigne une attitude ou un comportement d'hostilité manifeste aux traditions.

Extrait du Manifeste convivialiste cité par l’auteur, suivi de mes commentaires: « L’humanité a su accomplir des progrès foudroyants (c’est moi qui souligne), mais elle reste toujours aussi impuissante à résoudre son problème essentiel : comment gérer la rivalité et la violence entre les êtres humains ? » Je suis constamment en butte contre ces préjugés. L’humanité, selon moi, a aussi accru de façon considérable les problèmes tous azimuts, que ce soit dans le domaine de la santé, du savoir ou des relations humaines. Mais on préfère se péter les bretelles et voir le verre à moitié plein. Car si l’on observe scrupuleusement ces « progrès fulgurants », on s’aperçoit qu’ils sont accompagnés d’effets secondaires des plus nocifs non comptabilisés ; on ne voit volontairement qu’un côté de la
médaille. Le plus souvent, c’est la médecine qu’on prend pour exemple de succès. Or, sans parler des dégâts causés par les médicaments chimiques et les accidents sanitaires dans les hôpitaux, les médecins en général sont d’une ignorance crasse quant au corps humain et sa relation avec la nourriture ou l’environnement. Ils ne jurent que par la médecine allopathique et dénigrent jusqu’au-boutisme toute autre alternative. Ainsi ils souscrivent au mot d’ordre de l’industrie pharmaceutique qui répugne à toute concurrence, tout en s’acharnant à détruire les anciens savoirs ou à les reléguer aux rangs de superstition, une attitude ancrée dans les mœurs culturels de nos ancêtres et qui nous vient du rationalisme de la renaissance dont le christianisme et la science sont les principales causes ; rappelez-vous les chasses aux sorcières: guérisseuses et sages-femmes en firent les frais. (Pour en lire plus sur les dégâts causés par les pharmas
/http%3A%2F%2Fth01.deviantart.net%2Ffs71%2F300W%2Ff%2F2010%2F063%2Fc%2F7%2FLa_chevre_de_monsieur_Seguin_by_Sugy.jpg)
Il cite Georges Bernanos qui évoque son enfance : « En ces temps-là je devais parler aux mendiants la casquette à la main, et ils trouvaient la chose aussi naturelle que moi, ils n’en n’étaient nullement émus. »
Pourtant chaque fois que je dis ou j’écris que l’évolution dans le sens positif du terme est une fiction, les gens me traitent de farfelus…
Il a intitulé son dernier chapitre : Ma dernière peur. Il est aussi un hommage à la vieillesse, quand elle se termine bien, c’est-à-dire enhabitant son âge: « pourvu que je reste vivant jusqu’au bout… », prie-t-il.
« Quand j’écris Je n’ai plus peur, je ne crois pas tricher… Je dis cela sans forfanterie... Et pourtant ! Si les peurs ont reculé, elles n’ont pas disparues… Je n’ignore pas qu’au bout du chemin une grande peur m’attend qui ne ressemble à aucune autre. »
Cependant, les gens qui meurent sans peur, et même avec le sourire, ne sont pas rares. J’en ai connu, dont ma grand-mère.
Et voici que nous arrivons à la fin du livre : « Il m’est arrivé de croiser deux ou trois fois Aragon durant les dernières années de sa vie (il est mort en 1982). Journaliste au Monde, j’allais parfois prendre un verre dans un bar en sous-sol de la rue de Bucci, le Fürstenberg. Aragon y venait régulièrement, entouré de gitons, et comme absent à lui-même. Plus tard, on a glosé sans compassion sur cette vieillesse ‘impudique’ d’un écrivain que l’âge rendait à son homosexualité originelle. J’avais trouvé sots -et même abjects- ces cancans littéraires. » Et il n’en démord pas le moins du monde : « Ancien stalinien, peut-être, mais très grand, dernière étape incluse. » Peut-être, dîtes-vous ? Non, sûr et certain. Et si Hitler avait été un grand artiste, aurait-on dû admirer cet aspect de lui, en dépit de son ignominie monstrueuse ? Doit-on pour la sempiternelle fois rappeler les millions de morts qu’à engendrer le stalinisme ?! Finir un livre sur une note compatissante et conciliante à l’égard d’un personnage qui a fait l’éloge de cette barbarie, même s’il en a dénoncé une autre, le nazisme, nous fait refermer ce livre avec un hochement de tête désabusé, pour utiliser une formule polie.
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Face aux ténèbres, chronique d'une folie
William Styron
» p.57, Gallimard
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