Les grands enjeux de société et les idées qui en font la trame, avec humour, passion et gravité.
12 Juillet 2010

Publié en 2002 par Le Seuil, ce chef-d’œuvre en deux volumes se présente comme deux pavés de plus de mille pages chacun. Le travail considérable qu’elle a accompli constitue un excellent point de départ pour raconter le Mahabharata à ma manière. Je vais donc, sans plus tarder, en dire deux mots : c’est avant tout un poème. Par définition, le poème touche à l’essence même des choses ; il va droit au cœur de la vie. Et quelle vie ! Le fantastique et le divin s’y mêlent si étroitement au temporel que l’histoire en devient incroyable —ce que d’aucuns réduisent à de simples mythes et légendes.
À mon humble avis, pour comprendre l’auteur d’un poème, et son œuvre, le traducteur doit partager, au-delà de la littérature, son émotion. Si cette émotion —nous prévient Vyasa, l’écrivain et fondateur de cette œuvre magistrale— n’est pas vécue de l’intérieur, spontanément, le préjudice dans l’interprétation est inévitable. De plus, si le traducteur ou le savant nourrissent au fond d’eux des préjugés issus des religions monothéistes, qu’ils transfèrent à leurs travaux —comme ce fut souvent le cas— l’altération de l’œuvre n’en est que plus grande.
Quant à l’idée d’un travail de traduction poétique neutre et impartial, placé sous le sceau du savant objectif, mes réserves ne sont pas moindres. Mais n’anticipons pas l’échec : à la lecture de l’ouvrage de Biardeau, c’est une foule de connaissances et d’intuitions qui, sans aucun doute, nous rapprochent de l’épopée du Mahabharata. Comme pour une publicité —bonne ou mauvaise— le simple fait qu’on en parle reste toujours positif.

Madeleine Biardeau découvre, à un moment donné de ses premières recherches, la notion de structure chez les Amérindiens, mise en lumière par Claude Lévi-Strauss. Elle décide alors d’appliquer cette méthode au monde brahmanique afin d’en tirer une compréhension globale du texte, « si malmené et mis en morceaux par la science contemporaine ». On constate ainsi la difficulté, pour les Occidentaux, de traduire ce long poème autrement que par le biais du rationalisme et du tâtonnement — ce qui, en soi, constitue déjà une prouesse digne d’intérêt, surtout dans le cas de l’œuvre de feu Madeleine Biardeau, puisqu’il n’en existe aucune autre de cette envergure. Exception faite, toutefois, des travaux —encore inachevés au moment où j’écris ces lignes— des deux sanskritistes Guy Vincent et Gilles Schauffelberger, qui ont uni leurs forces et leurs connaissances pour entreprendre la traduction intégrale du texte (ce qui en rend la lecture plus ardue et parfois inconfortable). Ils ont déjà à leur actif plusieurs volumes publiés.
La phrase suivante, tirée de Biardeau, est particulièrement significative : elle nous éclaire sur la méthode de travail des indianistes. « Certes, écrit-elle, il y faut quelques capacités de refus au départ. » Par là, elle met en doute l’intérêt qu’un lecteur ordinaire pourrait trouver à une traduction littérale, mot à mot. Pour ma part, je pense qu’elle a eu raison de proposer sa version en deux mille pages : il était grand temps que le public francophone ait enfin accès à cette œuvre magistrale. Mais ces « refus », malheureusement, laissent dans l’ombre une part essentielle du Mahabharata, demeurant inaccessible —ou confuse— pour les chercheurs et les lecteurs scrupuleux en quête d’authenticité. Tous les grands commentateurs hindous du Mahabharata, tels que Madhva ou Ramanuja (vers 1200), nous ont pourtant mis en garde : il est impossible de saisir le sens profond des écrits védiques sans la foi dans la tradition spirituelle, et sans la participation émotive du lecteur à la saga du mahabharata.
Biardeau est consciente des obstacles qui jalonnent la traduction. Elle décrit la difficulté en ces termes : « Tout travail scientifique, par ailleurs, implique généralement une ou plusieurs hypothèses, et c’est, pour l’auteur de l’ouvrage, une simple affaire d’honnêteté que de l’admettre. » Mais, en l’occurrence —et la pierre d’achoppement est de taille—, pour elle, l’épopée constitue une riposte des brahmanas au bouddhisme ?! Or, le Mahabharata ne fait aucune allusion au bouddhisme. Biardeau contourne cette singularité en déclarant que cette absence résulte d’une occultation intentionnelle, et que Vyasa et les brahmanas auraient tout simplement fomenté une conspiration…
Partant d’un point de vue pour le moins insolite, il devient alors aisé de fixer l’épopée à une date proche de l’ère chrétienne, ce qui arrange de nombreux savants. Le problème n’en est pas résolu pour autant : le Mahabharata, avant d’être écrit, fut transmis oralement pendant de nombreux siècles.
On comprend mal, dès lors, son interprétation des faits, surtout qu’ici et là, dans les textes védiques plus anciens et dans les Puranas, on trouve des indications contraires à ses spéculations ; par exemple lorsqu’elle écrit : « On aura compris que l’épopée ne surgit pas ex nihilo de la puissance créatrice de l’auteur. Non seulement il a un corpus de textes nettement plus anciens… » (c’est moi qui souligne).
Or, dans tous ces textes, nulle mention du bouddhisme. Rien d’étonnant : l’avènement du Bouddha est beaucoup plus tardif —conclusion à laquelle n’importe quel quidam pourrait parvenir, mais pas elle. Ce qui rend la lecture de son Mahabharata frustrante, car nous restons prisonniers d’une perspective rationnelle et condescendante à l’égard d’une œuvre pourtant si géniale.
Même le Persan de Montesquieu n’irait pas jusqu’à affirmer que les dieux ont véritablement foulé le sol terrestre en s’y incarnant comme des mortels ! Non, pour un indianiste, aussi téméraire soit-il face à ses collègues, la réponse est dans sa poche : il s’agit de fabulations destinées aux esprits simples, genre paysan du Danube
Dans cette attitude commune aux védantistes, on perçoit en filigrane l’influence de la théorie darwinienne, qui s’est imposée comme une vérité incontestable. Celle-ci affirme que le monde a commencé en Afrique et que les premiers hommes en sont issus. Dans le prolongement de cette idée, le colonialisme a propagé une conception sœur : celle selon laquelle les Hindous seraient des êtres inférieurs, des indigènes incapables de posséder un savoir comparable, sinon supérieur, à celui des Européens.
Surtout —et il faut se rappeler que les premiers indianistes étaient des catholiques, et que leurs travaux s’adressaient d’abord à un public catholique, avec tout le dogmatisme que cela supposait—, il était inconcevable qu’il ait pu exister, avant la Bible, d’autres Écrits pertinents. Et si de tels textes existaient, leurs auteurs avaient, sans aucun doute, plagié l’Occident —plus précisément les Iraniens, les Juifs ou les Grecs.
Pendant longtemps, la thèse selon laquelle les Aryens auraient envahi la péninsule indienne et transmis leur science à des peuplades primitives vivant au milieu des jungles a prévalu dans les milieux intellectuels. Or, les études récentes montrent que toutes ces élucubrations ne tiennent pas debout.
En réalité, on se rend de plus en plus compte que les civilisations du monde entier ont puisé des trésors de connaissances dans la tradition hindoue. Dans pratiquement tous les arts, les Hindous se sont imposés comme les plus sophistiqués, les plus brillants.
Il y a encore un autre élément majeur, et de taille celui-là, que Madame Biardeau ne prend pas en compte, alors qu’il est souligné à maintes reprises dans l’œuvre elle-même : c’est la nécessité de recevoir une initiation d’un maître spirituel versé dans la compréhension du Mahabharata, afin d’en saisir la signification profonde.
Que ce conseil crucial ne soit pas praticable pour les non-Hindous, soit ; mais la logique nous oblige à ne pas tomber dans les extrêmes en simplifiant à outrance, au risque de fausser la transmission.
Par exemple, à propos de la « forme descendante » — ce que les Indiens appellent un avatar de Vishnou, en l’occurrence Krishna —, Madame Biardeau nous avertit qu’il s’agirait là d’une invention de l’auteur Vyasa : « Non seulement il introduit une figure du dieu, intermédiaire entre son être suprême de yogin et le monde ordinaire, mais il invente un nouveau détour du récit… »
Jamais pourtant Vyasa ne parla de création ni d’invention. Au contraire, il insiste pour que les lecteurs prennent au sérieux les manifestations historiques qu’il décrit. Il raconte cette histoire pour la postérité, afin qu’elle ne se perde pas avec la mémoire qui décline. Vyasa uvāca, ou, comme on dirait en latin : Vyasa dixit.
Les constantes recommandations qu’il fit à ce sujet sont si claires qu’on peine à comprendre la démarche de Madame Biardeau.
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Je lisais Madeleine Biardeau, ce soir. Un livre plein d'informations malgré le style spéculatif et douteux. Voici un un passage que je trouve perspicace sur Bouddha. « En d'autres termes, le Buddha, quoi qu'il en ait dit, n'avait pas tout découvert par lui-même (c'est toujours moi qui souligne). Son Illumination devait sans doute quelque chose à l'intense travail de réflexion auquel se livraient les hautes castes brahmaniques: lui aussi était prince. Mais sa conception de l'organisation de la société était insuffisante, pour ne pas dire inexistante: c'était un prédicateur religieux, non un homme d'action, non un fondateur, encore moins un politique, et il avait en face de lui une société puissamment organisée. »
5 septembre 2013

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Son livre est plein d'informations malgré le style spéculatif et douteux. Pour commencer, je recopie un passage que je trouve perspicace sur le grand sage Gautama : « En d'autres termes, le Bouddha, quoi qu'il en ait dit, n'avait pas tout découvert par lui-même (c'est toujours moi qui souligne). Son illumination devait sans doute quelque chose à l'intense travail de réflexion auquel se livraient les hautes castes brahmaniques : lui aussi était prince. Mais sa conception de l'organisation de la société était insuffisante, pour ne pas dire inexistante: c'était un prédicateur religieux, non un homme d'action, non un fondateur, encore moins un politique, et il avait en face de lui une société puissamment organisée. » Cela dit, je passe à une interprétation étrange qu'elle fait de son étude du Mahabharata.
« Dans le Mahabharata, écrit-elle, au milieu d’une énumération qui se veut exhaustive de personnages importants, dieux ou démons, qui sont descendus sur terre sous forme humaine pour prendre part au grand conflit des Bharata, apparaît vraisemblablement notre Ashoka.» Voici ce qu’elle avance comme preuve: « Le glorieux grand asura connu comme Asva fut le roi invaincu à la grande bravoure du nom d’Ashoka. » Bien que la période dont il est fait mention dans ce récit, c’est-à-dire l’existence de ce Asva, est très antérieure à l’époque à laquelle le conflit eut lieu, et certainement plus encore à la rédaction du Mahabharata, il suffit qu’elle rencontre dans sa lecture le même nom -bien qu’il est commun de retrouver les mêmes noms tout au long des âges, madame Biardeau imagine, « vraisemblablement », qu’il s’agit de la même personne mais que Vyasa aurait volontairement brouillé les cartes pour faire monter à l’arbre ses lecteurs. Et pour nous en convaincre davantage, elle rajoute tout de suite après : « Nous aurons l’occasion de le retrouver. Dans le Ramayana, d’autre part (dont le MBh cite aussi des noms puisqu’il donne un résumé de cette épopée sœur), Ashoka pourrait se cacher sous son nom asurique d’Ashva.» Malheureusement pour sa thèse du complot, on n’en reparlera pas, mais elle ne peut s’empêcher d’en déduire : « La question première de l’attitude des milieux brahmaniques à l’égard d’Ashoka est ainsi tranchée à peu de frais. » Par conséquent, nous prévient-elle, il n’est pas questions d’entrer dans ce genre de débats. De toute façon, comment le pourrait-elle, il n’y a rien dans le Mahabharata ou le Ramayana qui donnerait prise à de tels révisionnismes. L’histoire du Ramayana fait référence au treta-yuga, l’âge précédant celui dont il est question dont le Mahabharata, le kali-yuga. Mais quel but cherche-t-elle à atteindre quand elle prend l’auteur du Mahabharata, Vyasa -ou celui du Ramayana, Valmiki, pour des démagogues ? Elle veut réduire l’ancienneté de leurs rédactions. Ainsi on minimise leurs importances historiques et hiérarchiques. On peut par exemple continuer à affirmer que ce sont les Sumériens qui ont inventé l’écriture et qu’une telle civilisation aussi développée, à l’instar de la culture védique, ne peut par conséquent être aussi antique : les calculs et les dates ne correspondant pas alors à ceux établis par ses collègues universitaires sur l’état culturel du monde.

L’œuvre de Madeleine Biardeau est remplie de ses allusions déplacées sur un bouddhisme dont Vyasa aurait caché l'existence. Autre exemple : en parlant de la reine, Gandhari, qui a maudit Krishna à la fin de la guerre, le considérant responsable de la mort de ses fils, Biardeau écrit : « Elle ne peut être plus loin de la bhakti, malgré sa réputation de sagesse (bouddhique ?) qui l’oppose à son mari. »

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