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Publié par Laziz

Son travail en deux volumes est une brique de plus de 2000 pages.mahabharata Biardeau

Publié en 2002 par Le seuil, je l’ai en main pour une relecture. Le travail formidable qu’elle a abattu est un excellent point de départ pour raconter le Mahabharata à ma façon. Je vais donc, tout de suite, y aller de deux mots. Le Mahabharata est un poème. Par définition, le poème touche à l’essence même des choses; il va au coeur de la vie. Et quelle vie! Le fantastique et le divin se mêlent si étroitement au temporel que l’histoire en devient incroyable, ce que d’aucuns résument à des mythes et légendes.

À mon avis, pour comprendre l’auteur d’un poème, et son oeuvre, le traducteur doit partager, au-delà de la littérature, son émotion. Si cette dernière, nous prévient Vyasa, l’écrivain et fondateur de cette œuvre magistrale, n’est pas expérimentée de l’intérieur, spontanément, le dommage en l'interprétant est incontestable. En outre, si le traducteur ou le savant nourrissent au fond d’eux des préjugés relatifs aux religions monothéistes qu'ils transfèrent à leurs travaux, ce qui fut souvent le cas, l’altération n’en est que plus grande.

Pour ce qui est d’un travail neutre de la traduction poétique, impartial, sous le sceaux du savant objectif, mes réserves n'en sont pas moindres. Mais n’anticipons pas l’échec, car à la lecture du livre de M. Biardeau, c’est une foule de connaissances et de réalisations qui nous rapprochent sans aucun doute de l’épopée du Mahabharata. Tout comme une publicité, bonne ou mauvaise, elle reste toujours positive, si on en parle.

poésie et traduction-citation

Madeleine Biardeau découvre, à un moment donné de ses premières recherches, la structure chez les Amérindiens par Lévi-Strauss. Elle va appliquer, nous dit-elle, cette méthode au monde brahmanique pour en tirer une compréhension globale du texte «si malmené et mis en morceau par la science contemporaine». D’où l’on constate la difficulté des Occidentaux à traduire ce long poème autrement que par le biais du rationalisme et du tâtonnement, ce qui, en soi, est déjà une prouesse digne d'intérêt, notamment en ce qui concerne l’œuvre de feue M. Biardeau, puisqu’il n’en existe pas d’autre de cette envergure. Exception faite des travaux non encore complétés, au moment oû l'on écrit ces lignes, des deux sanscritistes, Guy Vincent et Gilles Schauffelberger. Réunissant leur force et leur savoir, ils ont décidé de tout traduire (ce qui rend la lecture plus difficile et inconfortable). Ils ont déjà plusieurs volumes à leurs actifs.

Ramanuja-dictant.jpgLa phrase qui suit, toujours de M. Biardeau, est significative et nous informe sur le mode de travail des indianistes : «Certes, écrit-elle, il y faut quelques capacités de refus au départ.» Ici, elle mettra en doute le fait que les lecteurs en général puissent s’intéresser à une traduction littérale, mot par mot. Pour ma part, je trouve qu’elle a eu raison de proposer sa version de 2000 pages. Il était plus que temps pour les francophones d’avoir accès à cette œuvre magistrale.  Mais avec les «refus», il y a malheureusement un pan essentiel du Mahabharata qui reste inaccessible ou confus aux chercheurs et lecteurs scrupuleux et avides d’authenticité. Tous les grands commentateurs hindous du Mhb, comme Madva ou Ramanuja (1200 environ), nous ont mis en garde contre l’impossibilité de saisir le sens des écrits védiques sans la foi en la tradition spirituelle et sans la participation émotive du lecteur à la saga du Mahabharata.

Madva-Inde-gourouBiardeau est consciente des obstacles qui jalonnent la traduction. Elle décrit la difficulté en ces termes : «Tout travail scientifique, par ailleurs, implique généralement une ou des hypothèses et c’est, pour l’auteur de l’ouvrage, une simple affaire d’honnêteté que de l’admettre.» Mais, en l’occurrence, pour elle -et la pierre d’achoppement est de taille-, l’épopée est une riposte des brahmanas au bouddhisme?! Or le Mhb ne fait aucune allusion au bouddhisme. Biardeau contourne ce tte singularité en déclarant l’occultation intentionnelle et que Vyasa et les brahmanas ont tout simplement fomenté une conspiration... Partant de ce point de vue pour le moins insolite, il est aisé de fixer l’épopée à une date proche de l’ère chrétienne, ce qui arrange de nombreux savants. Le problème n’est pas réglé pour autant; le Mhb, avant d’être écrit, était diffusé par voix orale pendant de nombreux siècles auparavant. On comprend mal son interprétation des faits, surtout, qu’ici et là, dans les textes védiques plus anciens et les Puranas, on trouve des indications contraires à ses spéculations; par exemple lorsqu’elle écrit : «On aura compris que l’épopée ne surgit pas ex nihilo de la puissance créatrice de l’auteur. Non seulement il a un corpus de textes nettement plus anciens… » (c’est moi qui souligne). Et dans tous ces textes, nulle mention du bouddhisme. Normal, l’avènement du Bouddha est beaucoup plus tardif, conclusion à laquelle n’importe quel quidam peut arriver, mais pas elle, ce qui rend la lecture de son Mahabharata frustrante, car nous sommes toujours dans une perspective rationnelle et condescendante par rapport à cette œuvre pourtant si géniale. Même le Persan de Montesquieu n’irait pas jusqu’à affirmer que les dieux ont véritablement foulé le sol terrien en s’y incarnant comme des mortels!? Non, pour un indianiste, aussi téméraire soit-il par rapport à ses collègues, la réponse est dans sa poche : ce sont des fabulations destinées aux faibles d’esprits, genre paysan du Danube.

croix gamméé svastikaDans cette attitude commune aux védantistes, il y a en filigrane  la théorie darwinienne qui s’est imposée comme la vérité. Celle-ci affirme que le monde a commencé en Afrique et que les premiers hommes en sont issus. Aussi, le colonialisme a perpétré cette idée-sœur que les hindous sont des êtres inférieurs, des indigènes incapables de posséder un savoir supérieur ou égal à celui des Européens. Surtout -et il faut se rappeler que les premiers indianistes étaient des catholiques et que leurs travaux s’adressaient avant tout à des catholiques, avec tout le dogmatisme que cela entraînait-, il était inconcevable qu’il y ait eu avant la Bible d’autres Écrits pertinents. Mais, si de tels textes existaient, leurs auteurs avaient sans aucun doute plagié l’Occident, plus exactement les Iraniens, les Juifs ou les Grecs. Pendant longtemps la thèse voulant que les Aryens aient envahi la péninsule indienne et communiqué leur science à ces peuplades primitives aux milieux des jungles a prédominé dans l’esprit des intellectuels. Or les études récentes montrent que toutes ces élucubrations ne tiennent pas debout. Dans les faits, on se rend de plus en plus compte que les civilisations tous azimuts ont puisé des trésors de connaissances dans la tradition hindoue. Dans pratiquement tous les arts ils se sont imposés comme les plus sophistiqués, les plus brillants.

Il y a encore un autre élément majeur, et de taille celui-là, dont madame Biardeau ne prend pas en compte et qui est souligné à maintes reprises dans l’œuvre elle-même, c’est la nécessité de recevoir une initiation d’un maître spirituel versé dans la compréhension du Mahabharata pour appréhender sa signification profonde. Que ce conseil crucial ne soit pas pratique pour les non hindous, la logique nous contraint à ne pas tomber dans les extrêmes en coupant les coins et, par là, faussant la transmission. Par exemple, en parlant de la « forme descente», ce que les Indiens appellent un avatar de Vishnou, en l’occurrence Krishna, madame Biardeau nous prévient qu’il s’agit-là d’une invention de l’auteur Vyasa : «Non seulement il introduit une figure du dieu intermédiaire entre son être suprême de yogin et le monde ordinaire, mais il invente un nouveau détour du récit…» Jamais pourtant Vyasa ne parlât de création, d’invention. Au contraire, il insiste pour que les lecteurs prennent au sérieux les manifestations historiques qu’il décrit. Il raconte l’histoire pour la postérité, afin qu’elle ne se perde pas avec la mémoire qui décline. Vyasa uvaca, ou, comme on dit en latin : Vyasa dixit. Les constantes recommandations qu’il fît à ce sujet sont si claires que nous avons du mal à comprendre la démarche de M. Biardeau.  

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Madeleine Biardeau et le bouddhisme

Je lisais Madeleine Biardeau, ce soir. Un livre plein d'informations malgré le style spéculatif et douteux. Voici un un passage que je trouve perspicace sur Bouddha. « En d'autres termes, le Buddha, quoi qu'il en ait dit, n'avait pas tout découvert par lui-même (c'est toujours moi qui souligne). Son Illumination devait sans doute quelque chose à l'intense travail de réflexion auquel se livraient les hautes castes brahmaniques: lui aussi était prince. Mais sa conception de l'organisation de la société était insuffisante, pour ne pas dire inexistante: c'était un prédicateur religieux, non un homme d'action, non un fondateur, encore moins un politique, et il avait en face de lui une société puissamment organisée. »

5 septembre 2013

Madeleine Biardeau et le bouddhisme

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Le bouddhisme caché dans le Mahabharata

Le Mahabharata de Madeleine BiardeauSon livre est plein d'informations malgré le style spéculatif et douteux. Pour commencer, je recopie un passage que je trouve perspicace sur le grand sage Gautama : « En d'autres termes, le Bouddha, quoi qu'il en ait dit, n'avait pas tout découvert par lui-même (c'est toujours moi qui souligne). Son illumination devait sans doute quelque chose à l'intense travail de réflexion auquel se livraient les hautes castes brahmaniques : lui aussi était prince. Mais sa conception de l'organisation de la société était insuffisante, pour ne pas dire inexistante: c'était un prédicateur religieux, non un homme d'action, non un fondateur, encore moins un politique, et il avait en face de lui une société puissamment organisée. » Cela dit, je passe à une interprétation étrange qu'elle fait de son étude du Mahabharata.

La grande conspiration des sages hindous
dans le but de fausser l’histoir
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« Dans le Mahabharata, écrit-elle, au milieu d’une énumération qui se veut exhaustive de personnages importants, dieux ou démons, qui sont descendus sur terre sous forme humaine pour prendre part au grand conflit des Bharata, apparaît vraisemblablement notre Ashoka.» Voici ce qu’elle avance comme preuve: « Le glorieux grand asura connu comme Asva fut le roi invaincu à la grande bravoure du nom d’Ashoka. » Bien que la période dont il est fait mention dans ce récit, c’est-à-dire l’existence de ce Asva, est très antérieure à l’époque à laquelle le conflit eut lieu, et certainement plus encore à la rédaction du Mahabharata, il suffit qu’elle rencontre dans sa lecture le même nom -bien qu’il est commun de retrouver les mêmes noms tout au long des âges, madame Biardeau imagine, « vraisemblablement », qu’il s’agit de la même personne mais que Vyasa aurait volontairement brouillé les cartes pour faire monter à l’arbre ses lecteurs. Et pour nous en convaincre davantage, elle rajoute tout de suite après : « Nous aurons l’occasion de le retrouver. Dans le Ramayana, d’autre part (dont le MBh cite aussi des noms puisqu’il donne un résumé de cette épopée sœur), Ashoka pourrait se cacher sous son nom asurique d’Ashva.» Malheureusement pour sa thèse du complot, on n’en reparlera pas, mais elle ne peut s’empêcher d’en déduire : « La question première de l’attitude des milieux brahmaniques à l’égard d’Ashoka est ainsi tranchée à peu de frais. » Par conséquent, nous prévient-elle, il n’est pas questions d’entrer dans ce genre de débats. De toute façon, comment le pourrait-elle, il n’y a rien dans le Mahabharata ou le Ramayana qui donnerait prise à de tels révisionnismes. L’histoire du Ramayana fait référence au treta-yuga, l’âge précédant celui dont il est question dont le Mahabharata, le kali-yuga. Mais quel but cherche-t-elle à atteindre quand elle prend l’auteur du Mahabharata, Vyasa -ou celui du Ramayana, Valmiki, pour des démagogues ? Elle veut réduire l’ancienneté de leurs rédactions. Ainsi on minimise leurs importances historiques et hiérarchiques. On peut par exemple continuer à affirmer que ce sont les Sumériens qui ont inventé l’écriture et qu’une telle civilisation aussi développée, à l’instar de la culture védique, ne peut par conséquent être aussi antique : les calculs et les dates ne correspondant pas alors à ceux établis par ses collègues universitaires sur l’état culturel du monde.

Objets antiques Mahabharata

L’œuvre de Madeleine Biardeau est remplie de ses allusions déplacées sur un bouddhisme dont Vyasa aurait caché l'existence. Autre exemple : en parlant de la reine, Gandhari, qui a maudit Krishna à la fin de la guerre, parce qu’elle le considérait responsable de la mort de ses fils, Biardeau écrit : « Elle ne peut être plus loin de la bhakti, malgré sa réputation de sagesse (bouddhique ?) qui l’oppose à son mari. »

Gandhari, la reine, maudit Krishna

Pour en lire plus sur le sujet :

L'histoire de Ganesh
Le zéro est à l’origine de l’au-delà
Les spéculations sur l'origine de l'Inde

 

Commenter cet article

Pivin 18/06/2013 17:58

J'apprécie ce que vous avez écrit et vous invite à lire le premier volume de la traduction que j'ai faite du Mahabharata: "Les semailles des Kurus" paru chez Harmattan. Ne jetons pas la pierre à Mme Biardeau. Sans son travail cette oeuvre serait restée inconnue aux francophones. Elle l'a abordée en scientifique, avec une bonne connaissance du sanskrit, mais sans chercher à en comprendre la portée culturelle et philosophique. Le Bhagavad Gita est aussi souvent très mal traduit, mais on peut tirer un bénéfice même des mauvaises traductions.

Laziz 18/06/2013 23:54

Merci pour votre message. Je suis curieux de voir ça. Pour ce qui concerne Mme Biardeau, qui nous dit que le Mahabharata a été écrit par des auteurs aux intentions pas très catholiques -des menteurs, en d'autres termes- et qui auraient intentionnellement faussé l'histoire, en cachant l’avènement du bouddhisme, je ne me sens pas d'affinité avec elle. Elle a ce raisonnement parce qu'on ne parle pas de bouddhisme dans le Mahabharata (normal, le bouddhisme est apparu après, dans la chronologie de l'histoire). En outre, il existe plusieurs versions du Mahabharata en français sur le marché. Bien à vous,